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Jeremy Kapone – Above the Bridge

  • Hugo Lafont
  • 28 sept. 2025
  • 16 min de lecture

Dernière mise à jour : 8 oct. 2025



Le 18 septembre dernier, alors que dehors les voix de l’intersyndicale emplissaient les rues de leurs revendications, colère collective, battement sourd du monde, nous avons franchi la porte d’un bar au nom improbable : Les Enfants Sauvages. Drôle de hasard, ou peut-être signe. Car c’est précisément dans cette enclave de demi-lumière, bulle suspendue au-dessus du tumulte, que Jeremy nous attendait. Et il fallait ce décor pour mesurer l’écart entre ce qui frappe au-dehors et ce qui se joue en dedans : un instant de poésie, une parenthèse d’intensité, un dialogue avec un artiste dont chaque mot semblait contenir une chanson à naître.


Jeremy ne se raconte pas comme les autres. Chez lui, tout est organique, brut, presque fragile parfois, mais toujours traversé par une nécessité intérieure. Son art ne repose pas sur la recherche de posture : il est le prolongement d’une vie en mouvement, celle d’un homme qui a porté sa vingtaine comme une valise, traçant sa route entre villes et visages, comme si chaque pas devait devenir matière à écrire, chaque détour matière à chanter.


Dans cet entretien, il parle du vide comme d’une matière première. Du silence comme d’une toile. De la musique non pas comme un décor mais comme une architecture invisible, charpentée de respirations et de creux. Ses références disent déjà beaucoup : James Blake, Brian Eno, les ombres lumineuses de Rimbaud, de Char, de Cendrars. Ce sont des compagnons de vision, des éclaireurs qui, comme lui, ont su rester au bord du gouffre sans jamais se ranger tout à fait.


Et puis il y a ce pont, The Bridge, symbole et titre, passage entre deux rives linguistiques, entre le français de ses débuts et l’anglais désormais nécessaire, comme une seconde peau. Ce pont n’est pas une rupture : il est un prolongement, un pas en avant sans reniement, une entrée dans une maturité nouvelle, mais qui refuse obstinément d’éteindre l’enfant intérieur, ce phare qui guide encore la navigation.


Écouter Jeremy parler, c’est sentir que chaque phrase se construit comme une chanson inachevée. Sa manière d’évoquer le concert qui s’en vient (cinq musiciens, pas de séquences, que du vivant) relève moins de la description technique que de la promesse d’un partage viscéral, une célébration du rythme et de la mélodie dans leur forme la plus organique. Et quand on lui demande pourquoi il fait de la musique, il ne répond pas par une stratégie esthétique : il dit que c’est son destin. Parce qu’un jour, à douze ans, une guitare est venue se loger dans ses mains, et qu’il ne l’a jamais lâchée. Parce que les chansons sortent de lui comme une respiration, parce que chacune d’elles l’aide à survivre, à tenir encore quelques semaines, à attendre la prochaine qui viendra sauver une nouvelle époque de sa vie.


Alors oui, c’était peut-être un hasard de se retrouver cet après-midi-là, dans ce bar au nom prophétique, tandis que dehors le monde scandait ses colères. Mais tout dans cette rencontre disait cette chose fondamentale : que l’art, quand il est vrai, naît dans la fissure, dans l’entre-deux, dans le fragile équilibre persistant entre vacarme et silence. Jeremy, lui, choisit le silence comme matière, et la musique comme destin.


© Pauline Mugnier



Culture is the New Black : Si The Bridge n’était pas un disque mais un lieu réel, où mènerait-il, et qu’y traverserait-on en l’écoutant ?


Jeremy Kapone : Ce serait un tout petit pont en pierre, juste à côté de mon studio en Corse. Un pont très ancien, presque romain, qui enjambe une rivière minuscule appelée l’Albine. On ne la trouve même pas sur une carte, c’est dire à quel point elle est discrète.


Pendant toute la composition de l’EP, et de l’album qui arrive, j’ai beaucoup marché là-bas. Je pratique une marche méditative le matin : me lever, ne pas réfléchir, sortir directement marcher dans la nature. Et chaque matin, je traversais ce pont. Peu à peu, cette image du pont est devenue une métaphore. J’ai compris que dans la vie, qu’on soit artiste ou n’importe quoi d’autre, il faut avancer pas à pas, construire sa vision pierre après pierre.


Cette idée m’a aidé à traverser les longs mois de composition et d’enregistrement, ces moments de solitude où les doutes t’assaillent. Le pont représentait alors la nécessité de continuer malgré les courants du doute : bâtir chaque jour un fragment de cette traversée qui devient, au fond, l’œuvre de l’artiste. Un pont sur lequel tu puisses toi-même tenir debout, mais où d’autres peuvent aussi venir marcher ton public, tes proches, ceux qui cherchent à comprendre ta vision.


The Bridge, c’est cela : une métaphore de l’espoir, de la vision, et du partage.


CNB : Tu as choisi d’écrire et de chanter cet EP en anglais. Est-ce une question de sonorité, de respiration ? Ou bien un geste symbolique, un franchissement entre deux rives justement, le français et l’anglais ?


Jeremy Kapone : Il y a effectivement ce symbole de passage. Mais surtout, au moment où j’ai décidé de préparer ce nouvel album, je n’arrivais plus à écrire en français. Ce n’est pas que je n’aime pas la langue – au contraire, je l’adore – mais je n’arrivais plus à exprimer ce que je voulais exprimer. Pourquoi ? Je ne le sais pas vraiment. On pourrait en discuter trois heures.


Alors j’ai tout refondé : une nouvelle production, une nouvelle langue, un nouveau son, un nouveau studio, une nouvelle façon de travailler. Seul mon nom est resté le même, même si j’ai un moment songé à le changer.


C’était une passerelle, aussi : le passage de ma vingtaine à ma trentaine. Et puis chanter en anglais, c’est plus dépouillé, plus direct, plus frontal. C’est une langue plus mélodique pour moi. On peut explorer d’autres lignes de chant, d’autres couleurs. À moins d’avoir une voix phénoménale comme Céline Dion, chanter en français te ramène vite vers le littéraire. Ce qui peut être magnifique : je suis un immense admirateur de Bashung pour ne citer que lui. Mais à ce moment-là, je n’arrivais plus à m’y retrouver.


Comme je suis bilingue, famille oblige, et que j’ai vécu un temps en Californie, où j’ai vraiment perfectionné mon anglais, j’ai tenté le coup. J’ai trouvé que ça sonnait juste. Alors j’ai continué. Et j’en suis heureux.


CNB : Ta musique porte à la fois la route américaine et la lumière méditerranéenne : entre la Californie et la Corse, entre grands espaces et racines très intimes. Comment as-tu trouvé ce point d’équilibre qui devient ta signature ?


Jeremy Kapone : Je pense que c’est tout simplement mon environnement. Après le Covid, j’ai vécu presque deux ans en Californie. Et en parallèle, la Corse a toujours été présente, ma famille maternelle y est enracinée, et aujourd’hui j’y vis la plupart du temps. Tout a été composé et enregistré là-bas.


En Californie, j’ai réalisé à quel point les paysages ressemblaient à la Corse : montagnes, grandes plaines, chevaux, fermes… Quand on pense à la Corse, on songe immédiatement aux polyphonies, aux chants traditionnels. Mais moi, j’ai voulu l’aborder autrement, en y amenant cette vision-là. J’ai travaillé avec des musiciens corses, d’une grande finesse, qui comprenaient exactement ce que je cherchais. Deux d’entre eux jouent aujourd’hui sur scène avec moi : le batteur Michè Dominici et le bassiste Fabien Pardias.


Et puis il y a les autres : un guitariste parisien, un claviériste-chanteur de Los Angeles… Au final, j’ai fait la jonction entre Corse, Californie et Paris. J’ai compris qu’il était essentiel de donner un sens, au moins pour soi. C’est un puzzle compliqué, mais nécessaire.


CNB : Tes chansons semblent faites de paysages intérieurs autant que de voyages réels. The Bridge est très cinématographique. Est-ce voulu ?


Jeremy Kapone : Oui, sans doute. J’essaie d’écrire dans des espaces larges. J’ai grandi à Paris, place d’Italie, dans le 13e arrondissement. Toute l’année, j’étais dans le béton, et puis l’été je partais deux mois en Corse, dans une ferme. Ce contraste m’a marqué.


On ne pense pas de la même façon entouré de béton que plongé dans la nature. Alors j’ai gardé cette habitude : composer dans de grands espaces. C’est ce que tu ressens dans ma musique.


CNB : Tes balades méditatives près du petit pont de l’Albine ont-elles directement nourri The Bridge ? Est-ce l’environnement qui t’a guidé plus que des intentions précises de création ?


Jeremy Kapone : Je crois que l’environnement a une influence directe, oui. Pour The Bridge, j’avais en réalité presque deux albums terminés. Mon équipe m’a dit : “C’est super, mais il faudrait un EP pour annoncer l’arrivée de tout ça.” Alors j’ai repris des morceaux que j’avais enregistrés mais qui ne trouvaient pas leur place dans les albums, non pas parce que je ne les aimais pas, mais parce qu’ils ne s’enchaînaient pas avec le reste.


De là est né The Bridge. J’y ai ajouté deux titres guitare-voix, Fooled et Broken Home, enregistrés presque sur le vif, comme avec un micro posé dans un champ. J’aime que l’EP garde cette fragilité, cette imperfection. Il y a un côté homework. J’adore, par exemple, les EPs de Bon Iver, bruts et imparfaits.


Les chansons qui suivront ont été composées dans la même veine. J’écris toujours d’abord pour moi : mes chansons m’aident à traverser des moments compliqués. Et si elles m’aident, elles peuvent peut-être aider les autres.


Je voulais aussi une musique qui apaise. On vit dans un monde saturé de stress : je ne voulais pas ajouter du bruit au bruit. Je voulais que ma musique invite à la respiration, au calme, tout en restant une musique de pensée, de réflexion. J’ai essayé de l’écrire en pleine conscience, porté par la lumière et la sérénité de l’endroit où je vivais.


Et rien que ça, déjà, c’était énorme.


CNB : Tu es acteur, dessinateur, poète, musicien… Tu as beaucoup de cordes à ton arc. Quand tu composes, est-ce que ces disciplines se parlent entre elles ? 


Jeremy Kapone : Oui, je n’y avais pas pensé. J’ai écrit de plein de manières différentes, c’est sûr, mais surtout des chansons. Évidemment, ça rejoint parfois la poésie… Ce qui est sûr, c’est que pour moi toutes ces disciplines dialoguent entre elles.


J’ai toujours eu la conviction que tout est relié. Mon travail artistique, je l’ai toujours pensé comme un ensemble. Un projet musical, ce n’est pas uniquement de la musique : il y a l’écriture, le visuel, la composition qui s’apparente à une architecture, l’harmonie qui rejoint la peinture avec ses couleurs, mais des couleurs sonores. L’enregistrement, le mixage… Ce sont aussi des gestes picturaux, sauf que la toile, c’est le son.


Tout est connecté. Et même le jeu d’acteur : quand tu interprètes un morceau, il faut un lâcher-prise, une incarnation. Tu ne peux pas seulement chanter avec ta voix, tu dois donner vie à la chanson, la rendre habitée, lui offrir une présence qui dépasse la simple écoute.


Écrire trois chansons, c’est une chose. En écrire trois cents, c’en est une autre. Si tu n’as pas un univers artistique qui soutient tout ça, tu t’épuises. Moi, je vais chercher mes références partout : dans le cinéma, dans la littérature, beaucoup dans la poésie. Pour moi, la poésie est l’art le plus libre, le plus inspirant pour tous les créateurs. Tous.


Je me souviens d’un déjeuner avec Jim Jarmusch. Il m’expliquait qu’il lisait sans cesse de la poésie, que chacun de ses films naissait de cette lecture. Son film Dead Man, par exemple, est traversé par William Blake. Les poètes nous laissent des traces, et nous sommes des passeurs. Les livres, les poèmes sont des mines d’or. Pour un musicien, lire beaucoup de poésie est inestimable : ça te donne la rythmique, la liberté du vers, du vers libre… Après ça, écrire sur une musique devient plus naturel.


CNB : Ton EP a été décrit comme solaire, lumineux, presque dansant, malgré la mélancolie qui l’habite. Comment trouves-tu cet équilibre entre gravité et légèreté ?


Jeremy Kapone : J’ai compris un jour, en regardant un film, que la profondeur n’exige pas la lourdeur. On peut être profond tout en restant léger. C’est presque un pléonasme de vouloir être “profond et lourd”. Je n’y arrive plus. Alors j’ai cherché cette clarté, ce souffle nouveau.


On vit avec l’image du “poète maudit”, mais pour moi, le vrai courage du poète est ailleurs : c’est dans sa capacité à saisir la beauté fragile des choses simples. J’aime cette phrase : le bonheur est une vertu guerrière. Construire est toujours plus difficile que détruire. Et aujourd’hui, on le voit bien : dans le monde, détruire est si facile… mais créer, bâtir, ça demande un vrai courage.

© Pauline Mugnier


CNB : Revenons au tout début : ton premier groupe, Kaponz & Spinoza. Qu’est-ce qu’il en reste aujourd’hui, dans ta façon de composer ?


Jeremy Kapone : C’est difficile à dire. C’était une autre époque, un embryon de ce que je cherchais à devenir. Ce n’est pas péjoratif, au contraire. Mais il m’a fallu du temps pour trouver mon son, ma voix. Chacun a son tempo, le mien a été lent. Je crois que ce n’est que vers la fin de ma vingtaine que j’ai commencé à comprendre comment je voulais vraiment sonner.


C’est pour ça qu’il ne faut jamais se comparer. Si tu te compares à Hendrix, qui avait tout donné avant ses 27 ans, tu es foutu. Moi, ça a pris plus de temps, et je l’accepte. J’ai appris, surtout techniquement, mais le vrai apprentissage a été de passer de la bonne idée spontanée à une vision globale, capable de porter un album entier.


Aujourd’hui, je compose en pleine conscience. C’est comme un athlète qui, à force d’entraînement, débloque un nouveau niveau de jeu. Tu ouvres une porte, un nouveau pont, et là, quelque chose se déverse. Tu découvres une nouvelle partie de toi-même. Mais ça, ça ne vient qu’avec les années de travail. Il n’y a pas de raccourci.


CNB : Ton EP, contrairement à beaucoup d’autres, sonne achevé. Dense, riche. Comme un vrai disque.


Jeremy Kapone : Oui. Pour moi, un EP doit montrer aussi les failles. Trop de perfection, c’est une erreur, comme dit Jodorowsky. La musique ne doit pas être lissée au point de perdre son charme. Les craquements de Neil Young, les petites aspérités de Dylan ou d’Elliott Smith, c’est ça qui les rend proches. Trop de propreté, et tu perds le relief. Dans la nature, il n’y a pas de ligne droite.


C’est pour ça que j’aime assumer des “accidents”, des prises imparfaites. Les ingénieurs du son, souvent, veulent tout refaire, tout corriger. Mais parfois, l’erreur est magnifique. Et le public le ressent, bien plus que les professionnels formatés.


CNB : Tes chansons sonnent organiques, presque dépouillées. Comme si tu cherchais à retirer le superflu pour aller droit à l’essentiel. Est-ce que tu voulais consciemment créer cette proximité avec ton auditeur ?


Jeremy Kapone : Oui, surtout sur l’EP. Je voulais ce dépouillement. C’est une esthétique qui restera, même si dans les albums j’intègre aussi des morceaux plus produits, un ou deux singles plus travaillés. Mais toujours sans excès, toujours avec cette cohérence d’ensemble. Ce que je refuse, c’est de reprendre des titres de l’EP pour les remettre dans l’album. L’EP est une œuvre indépendante, il doit rester tel quel.


CNB : Quelle place, pour toi, le silence occupe-t-il dans la musique ?


Jeremy Kapone : C’est la toile. La toile blanche. C’est la feuille nue sur laquelle tout peut naître.


Je ne suis vraiment pas à son niveau, mais alors pas du tout du tout. Pourtant, il y a un artiste qui m’a profondément marqué : James Blake. Franchement, essayez de l’attraper s’il repasse. Parce qu’on ne le voit plus trop, ces dernières années. Moi, je l’avais vu au Trianon, puis à la Cigale, lors de la tournée de son tout premier album. Et il fonctionne uniquement comme ça. Grâce au silence. James Blake, c’est un génie musical.


Je ne sais pas si vous connaissez bien ce premier disque. Mais surtout ce premier-là. C’est une anomalie. Ce qu’il a fait là-dedans, c’est insensé. Ça a traumatisé tout le monde. Et pourtant, il a tout enregistré seul, avec un petit clavier dans une chambre d’étudiant à Oxford.


Les gens lui demandaient : « Mais comment t’as fait ? » Et lui, il répondait : « Ben comme ça. » Et il se mettait à jouer, et oui, c’était bien ça. Il sonnait comme ça. C’était son son, à lui. Et ce n’était pas possible, tu vois. Pas possible, et pourtant réel.


Si tu tends vraiment l’oreille sur ce premier album, tu comprends un truc : tout est construit par le vide. Chaque son, oui, est ciselé, hyper travaillé, hyper produit. Mais la vraie matière, c’est le vide. Dès que tu crois entendre quelque chose s’envoler, en vérité, c’est le vide qui l’élève. Et ça, ça m’a retourné.


Je crois même que j’avais entendu une interview de lui, menée par Brian Eno. Oui, Brian Eno lui-même. Ils sont très proches, ces deux-là, si je ne m’abuse. Eno, le père fondateur de l’ambient, dont tout le travail se fonde sur le vide, le silence comme architecture. Et James Blake, nourri de ça.


Je ne sais plus si c’est James Blake qui a produit pour Eno ou l’inverse, mais je sais qu’ils ont collaboré plusieurs fois, sur différents morceaux, en tant que producteurs. Ça ne m’étonne pas qu’ils soient amis. Tous les deux anglais, aussi, ça aide.


Mais je t’assure : je ne me suis jamais pris une claque comme celle du Trianon. Toute la salle était médusée. Bouchée. Figée. Personne n’osait parler. J’ai vu un concert se terminer dans un silence absolu, et tout le monde sortir abasourdi, incapable de rompre cet état. Et tu sais quoi ? On ne l’a même pas rappelé. Personne n’a osé. C’était trop fort. Trop total.


Si un jour il revient, allez le voir. Même s’il en a peut-être eu marre. Il a énormément tourné, c’est vrai. Et puis, en quatre ans à peine, il avait déjà sorti deux ou trois albums, si je ne m’abuse, jusqu’en 2023. Ensuite, tout a explosé.


Les plus grands artistes du monde ont commencé à l’appeler. Même les rappeurs américains, alors qu’il ne venait pas de cette scène-là. Sa vie entière a basculé, d’un coup.

© Pauline Mugnier


CNB : Pour revenir un petit peu sur la question de la poésie, toi qui en écris, où s’arrête le poème et où commence la chanson ?


Jeremy Kapone : C’est une très belle question. Pour moi, le poème ne s’arrête jamais. Il est sans fin, il existe par lui-même, il vit de sa propre matière. La chanson, elle, à un moment, doit trouver son ancrage : elle a besoin d’être accompagnée par la musique. La chanson commence là, dans ce lien.


Un poème, souvent, n’a pas besoin de musique. Il tient debout tout seul, dans l’espace d’une page. Et c’est en le lisant, dans le silence, intérieurement, intimement, sans même le déclamer parfois, qu’il déploie toute sa force et qu’il résonne. La chanson, elle, ce n’est pas ça. La chanson n’est pas faite pour être lue. Elle est faite pour être chantée, portée par la voix, traversée par des instruments, incarnée par le souffle d’une musique vivante.


CNB : Sur scène, tu as toujours cherché une intensité physique, viscérale presque. Comment prépares-tu le concert aux Trois Baudets qui arrive ? Est-ce qu’il sera une extension dépouillée de The Bridge, ou bien la révélation totale de ces morceaux ?


Jeremy Kapone : J’ai choisi d’aller dans une autre direction : nous serons cinq sur scène. Un groupe complet. Deux guitares, un clavieriste qui chantera aussi les chœurs avec moi, un bassiste, un batteur. Tout le monde chante un peu, il y aura des voix partout. Je voulais retrouver cet esprit rock-folk, vivant, organique. Pas de séquences, pas de machines : que du jeu, que des mains, que des cordes, des peaux, des voix.


Je veux que ce soit rythmé, mélodique, joyeux à jouer pour nous et, en même temps, plaisant et entraînant pour ceux qui écoutent. Je n’ai aucune envie de faire de la musique énervée. J’ai envie d’une musique qui respire, qui pulse, mais sans agressivité. Une musique qui porte. Alors oui, pour cette fois, j’ai écarté la formule guitare-voix. Sur un titre, sur un showcase, pourquoi pas. Mais pour un concert, je veux l’énergie d’un groupe entier.


CNB : Tu as dit un jour qu’il fallait vivre intensément pour écrire des chansons vraies. Qu’est-ce que cela signifie pour toi, aujourd’hui, après ces années de choix et de création ?


Jeremy Kapone : Vivre intensément, pour moi, c’est avant tout ce que j’ai traversé. Toute ma vingtaine, je l’ai vécue avec une valise à la main. Toujours sur la route. Des voyages incessants, une vie mouvementée, parfois étrange. Je crois que c’est ça que je voulais dire : je n’ai jamais réussi à me ranger. Je ne crois pas y parvenir un jour.


Bien sûr, à un moment, l’artiste doit trouver un lieu de travail, un endroit stable, une table, un studio, pour pouvoir concrétiser son œuvre. Sans ça, tu ne finis rien. Mais se ranger dans l’esprit, se conformer à ce que la société attend, je crois que c’est voué à l’échec pour un artiste. Qu’est-ce que tu racontes, sinon ? Qu’est-ce que tu racontes si ton univers se réduit à tes quatre appartements en location, aux défilés de mode où ton agent t’envoie ? Tu perds le cœur, tu perds la vérité.


Je crois qu’il faut accepter d’aller dans des zones dangereuses de la vie pour écrire quelque chose qui mérite d’être écrit. Sinon, tu restes en surface. Regarde Stephen King : il écrit tous les jours, sans s’arrêter, et son œuvre ne s’interrompt jamais. Mais ça, c’est du roman. C’est une autre sphère. Moi, je ne pourrais pas.


Si je devais me situer dans une lignée, je dirais que je me rapproche plus des Rimbaud, des René Char, ou même d’un Blaise Cendrars. Des vies de feu, de voyage, de rencontres. Des existences qui se jettent dans le monde. En parallèle, je mène d’ailleurs un projet que j’appelle Carnets de visage : des portraits pris en voyage, des éclats du monde. Parce que si tu te renfermes sur ton confort, tu t’empoisonnes, tu étouffes ton inspiration. L’artiste doit rester ouvert.


On a cette image de l’artiste autocentré, replié sur son moi. Je crois au contraire qu’il faut être un peu selfless. Penser moins au matériel. S’oublier un peu. C’est ça qui permet de recevoir et de donner.


CNB : Le pont, dans son symbole, relie deux rives. Quelle rive quittes-tu, et vers laquelle avances-tu, personnellement et artistiquement ?


Jeremy Kapone : Pour moi, c’est le passage du français à l’anglais. C’est une bascule que je n’avais pas prévue. Jamais je n’aurais pensé écrire et chanter dans une autre langue que le français. Et pourtant, à ce moment-là, c’était nécessaire. The Bridge, c’est ça : une passation, une traversée. Mais l’identité, elle, reste intacte.


Peut-être que c’est une entrée dans une certaine maturité, oui. L’âge adulte, d’une certaine façon. Mais sans perdre la liberté. Parce qu’il faut rester libre, avant tout. Et garder l’enfant en soi. Cet enfant, il est comme un phare dans la nuit, il éclaire quand tout devient obscur.


CNB : Une dernière question, celle que je pose à tous les musiciens et compositeurs : pourquoi fais-tu de la musique ?


Jeremy Kapone : Parce que c’est étrange. Parce que j’ai des chansons qui sortent de moi, et qu’il faut bien que j’en fasse quelque chose. Quand on m’a mis une guitare dans les mains à douze ans, je ne l’ai jamais lâchée. C’est aussi simple que ça. Je fais de la musique parce que mon corps, mon âme, mes mains, mon esprit m’y ont poussé. Sans réfléchir.


Et puis parce que la musique m’a toujours porté. Elle m’a toujours sauvé, toujours aidé. Je suis né artiste, je crois, je n’ai pas eu le choix. Et dans toutes les formes d’art, la musique est l’une des plus durables, malgré les tourments qu’elle traverse. Avec le cinéma, quand il est grand, c’est l’art qui touche le plus profondément.


La musique fédère. Plus que la peinture, que j’adore pourtant, plus que le théâtre. Elle franchit les frontières, elle rassemble les corps et les âmes. C’est ça qui est beau. Et en plus, elle englobe tant de domaines, tant de mondes : l’écriture, les sons, les instruments, la technologie, l’oralité, le partage. Quand tu entres dans la musique, tu entres dans un univers parallèle. C’est sans fin.


Alors voilà, si je devais te répondre court, je te dirais : c’est mon destin. Mais en vérité, chaque chanson que j’écris m’aide à avancer dans la vie. Elle m’aide à tenir, parfois seulement quelques semaines ou quelques jours, jusqu’à ce qu’une autre chanson vienne prendre le relais, et me porte dans une nouvelle époque.


En exclusivité sur notre chaine Youtube, Jeremy Kapone en live session acoustique pour les titres Broken Home et Fooled : https://www.youtube.com/watch?v=Df4mYUK9yNE


L'EP "The Bridge" de Jeremy Kapone est disponible sur toutes les plateformes.

Suivez-le sur les réseaux : @jeremy.l.kapone



© Pauline Mugnier

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