DOPAMINE CHAMBER DE FONTAINES D.C : How to disappear (not) completely
Il existe une obscénité propre à notre époque : celle d’un monde qui s’effondre en haute définition, tandis que nous continuons de chercher, sur nos écrans, de quoi nous distraire de son effondrement. Avec son cinquième album, Fontaines D.C. ne cherche plus tellement à chanter le désastre qu’à comprendre pourquoi nous avons appris à le trouver beau. Mais en transformant la catastrophe en spectacle sonore, le groupe se heurte à une contradiction autrement plus vertigineuse : comment dénoncer une machine dont on est soi-même devenu l’un des rouages les plus séduisants ?

© Elizaveta Porodina
Il faut se méfier des groupes qui deviennent grands. Non parce que la grandeur serait suspecte en elle-même, ni parce qu’il existerait une vertu particulière à demeurer confidentiel, à jouer devant trois cents personnes dans une salle dont les toilettes sentent le désespoir et la bière tiède. La mythologie du petit groupe authentique, préservé de la corruption du succès, est l’une des superstitions les plus tenaces du rock, et probablement l’une des plus commodes : elle permet de confondre la sincérité avec l’obscurité, le courage avec l’absence de moyens, l’indépendance artistique avec le fait de n’avoir encore rien à perdre.
Mais il existe un danger symétrique, plus difficile à discerner, qui commence lorsque la grandeur cesse d’être une conséquence pour devenir une condition de l’existence. Lorsque chaque nouveau disque paraît devoir justifier le précédent, lorsque l’audace elle-même devient une attente du public, lorsque le groupe autrefois célébré pour son refus des conventions doit désormais inventer de nouvelles manières de ne pas se répéter, sous peine de se voir reprocher de ne plus être celui qu’il était devenu en cessant de l’être.
Fontaines D.C. en est aujourd’hui à peu près là.
Le groupe irlandais publie son cinquième album, Dopamine Chamber, le 16 octobre 2026, deux ans après Romance, le disque qui a profondément déplacé son centre de gravité esthétique et l’a installé dans une autre catégorie de popularité. Le quintette n’est plus simplement l’une des formations les plus intéressantes issues du renouveau post-punk de la fin des années 2010. Il est devenu un groupe de premier plan, appelé à remplir des salles immenses, dont les choix artistiques sont désormais observés à travers le prisme déformant de son propre succès. Leur Bercy à venir dans moins d’un mois illustre on ne peut plus cette idée.
Ce changement de statut n’est pas anecdotique. Il constitue la condition de possibilité de Dopamine Chamber, mais aussi l’un de ses problèmes.
Car que peut encore raconter un groupe qui a commencé par décrire, avec une précision presque géographique, les rues, les frustrations et les contradictions d’une ville, lorsqu’il est devenu assez grand pour que sa musique puisse désormais accompagner indifféremment les nuits d’un étudiant de Dublin, les trajets d’un cadre londonien et les images publicitaires d’une marque de luxe ?
Que reste-t-il de la colère lorsque celle-ci devient une esthétique ? De la poésie lorsqu’elle devient une signature ? De l’étrangeté lorsqu’elle est précisément ce que le public attend de vous ?
Dopamine Chamber ne répond pas exactement à ces questions. Son mérite est plutôt de les transformer en musique. Son défaut, parfois, est de croire que la musique suffit à les résoudre.
Et c’est précisément pour cette raison que le disque mérite mieux qu’une chronique d’enthousiasme ou de déception. Mais rassurez-vous, on l’adore profondément. Il mérite juste qu’on s’y attarde longuement, parce qu’il révèle un groupe qui n’est plus tout à fait en train de chercher son identité, mais qui commence à découvrir les conséquences de l’avoir trouvée.
Il faut prendre la mesure du chemin parcouru. Dogrel (2019) était un disque de la rue, de la jeunesse et de la colère, encore suffisamment convaincu que le réel pouvait être saisi à pleines mains pour en faire de la poésie. A Hero’s Death (2020) introduisait le doute, Skinty Fia (2022) transformait l’exil en maladie identitaire, puis Romance (2024) faisait exploser le cadre esthétique du groupe dans un kaléidoscope de guitares, de synthétiseurs et de mélodies presque indécentes de beautés contradictoires. Chaque album semblait devoir résoudre la contradiction du précédent ; chacun déplaçait en réalité le problème.
Avec Dopamine Chamber, Fontaines D.C. ne cherche plus à savoir où se trouve son identité, mais ce qui arrive à l’identité elle-même lorsqu’elle devient une marchandise parmi d’autres, exposée aux sollicitations permanentes, aux écrans, à l’intelligence artificielle, à la catastrophe écologique et à cette étrange obligation contemporaine de rester heureux au milieu de l’effondrement. Le disque ne raconte pas tant la fin du monde que la manière dont nous apprenons à la supporter.
Et c’est autrement plus inquiétant.
Le titre est admirablement choisi, quoiqu’ayant une présence personnelle pour la synthèse phonétique et sémantique d’un Dogrel ou d’un Romance. Une chambre à dopamine, c’est un dispositif expérimental dans lequel un animal apprend à actionner un levier pour obtenir une récompense, jusqu’à ce que le geste devienne la finalité de son existence. Transposée à notre condition, l’image est presque trop évidente : nous faisons défiler des images, renouvelons nos stimulations, consommons des fragments de plaisir et recommençons, moins parce que nous y trouvons du bonheur que parce que nous ne savons plus quoi faire de l’intervalle entre deux récompenses.
Mais voilà une contradiction fondamentale. Pour dénoncer une société qui transforme le plaisir en produit, Fontaines D.C. fabrique un album de chansons potentiellement addictives, de mélodies somptueuses au diapason de leur talent et de refrains susceptibles de nous accompagner pendant des semaines. Il ne se contente pas de représenter l’anesthésie contemporaine : il nous la fait éprouver, avec le risque considérable de nous séduire par ce qu’il prétend dénoncer.
C’est là que le disque devient intéressant. Une œuvre consacrée à la manipulation des sensations ne saurait se contenter de nous expliquer que nous sommes manipulés. Elle doit nous faire sentir le plaisir de l’être !
« Six Shot Morning », morceau d’ouverture et sommet incontestable de l’entière discographie du groupe, comprend immédiatement cette nécessité. Le synthétiseur Prophet dessine une lumière presque séduisante, mais quelque chose, dans les boucles de basse et la froideur de la production à la limite de ce qu’on peut entendre dans les rues nocturnes de Berlin, empêche cette beauté de devenir tout à fait rassurante.
Elle synthétise à elle seule le propos de l’album : une musique qui attire et qui menace dont la beauté mélancolique ressemble à celle d’un piège.
L’album est d’ailleurs plus intelligent que son propre discours promotionnel ne le laisse parfois entendre. Chatten a présenté le disque comme plus sombre encore que Romance, estimant que la corruption technologique y aurait progressé jusqu’à porter le masque à la place du visage. C’est une proposition séduisante, presque trop parfaite pour être vraie. Car l’écoute raconte une histoire plus ambiguë. À vrai dire et pour le dire tout simplement, je ne suis pas vraiment d’accord avec tout ce que nous ont racontés les membres du groupe pour « justifier » la conception de l’album.
La première moitié installe effectivement un paysage de décomposition : le plaisir y semble suspect, la beauté contaminée, la technologie omniprésente. Mais, à mesure que le disque avance, la musique se dénoue, s’ouvre, retrouve une forme de chaleur et de sensualité, à l’image du d’ores et déjà iconique duo avec Rosalia sur « Where is Gone ». Le désespoir annoncé se heurte à quelque chose que le groupe ne semble pas entièrement maîtriser : sa capacité persistante à produire de la vie.
On peut y voir une faiblesse conceptuelle. On peut aussi y entendre la vérité la plus profonde du disque : nous ne sommes pas des êtres parfaitement cohérents, capables de renoncer à la beauté parce que le monde va mal. Nous continuons de tomber amoureux, de danser, de désirer de toutes les manières possibles de chanter, parfois au pire moment possible. L’apocalypse n’abolit pas le plaisir. Elle le rend simplement plus étrange.
La grande réussite de Dopamine Chamber est musicale avant même d’être intellectuelle. Le groupe poursuit la révolution entamée sur Romance, mais il en modifie les termes. Là où le précédent album faisait de l’expérimentation une forme d’émancipation, celui-ci transforme la matière sonore elle-même en territoire contaminé.
Les guitares cessent progressivement de garantir l’authenticité rock. Les synthétiseurs ne sont plus seulement des portes ouvertes vers d’autres univers : ils deviennent des machines à produire des émotions dont nous ne savons plus très bien si elles nous appartiennent car le groupe ne nous appartient définitivement plus. Je trouve ça justement admirable. Les percussions, les boucles, les filtres et les textures industrielles ne décorent pas les chansons ; ils déterminent la façon dont on se doit de changer d’avis sur les intentions mêmes du groupe.

© Ewen Spencer
Cette évolution est particulièrement frappante quand on voit Carlos O’Connell qui développe son arsenal de synthétiseurs et que Tom Coll travaille les rythmiques en mêlant machines et percussions vivantes, un peu le MVP de l’album si vous voulez mon avis. Grian Chatten, lui, abandonne toujours davantage le chant expressionniste de ses débuts au profit d’une voix grave, proche de son registre naturel, dont la décontraction apparente rend les chansons plus inquiétantes encore comme sur Happy For You.
Le plus remarquable est que cette sophistication ne débouche pas sur une musique abstraite ou froide au point de devenir inhabitable. Au contraire, les mélodies demeurent l’une des grandes forces du groupe.
C’est précisément ce qui rend « Mimesis » si fascinante.
Le titre signifie l’imitation, la représentation, la reproduction d’une forme. Or le morceau semble lui-même pratiquer ce qu’il nomme : il emprunte au vocabulaire de la new wave électronique, aux architectures mélodiques de New Order et, plus largement, à une certaine idée de la pop synthétique des années 1980, mais sans jamais se réduire à un exercice de nostalgie. La chanson absorbe ces langages, les déplace, les fait fonctionner dans un contexte émotionnel différent. C’est un tube absolu, le meilleur de leur histoire, et j’avoue ne toujours pas réaliser qu’ils avaient cela en eux : mais tout benef pour nous ! C’est un petit miracle que d’entendre une telle bombe atomique de nos jours.
On entend parfois évoquer Joy Division lorsqu’une musique associe une voix grave, une basse proéminente et une atmosphère sombre. Mais ce rapprochement me semble ici manquer la distinction essentielle : Joy Division travaillait la tension entre la décomposition du corps, l’urgence existentielle et une forme de dépouillement presque ascétique. « Mimesis » se situe davantage du côté de New Order, là où le mouvement électronique transforme la tristesse en énergie et où la machine, loin de supprimer l’émotion, lui fournit une nouvelle manière de circuler.
Ce n’est pas une nuance de puriste. C’est toute la différence entre une musique qui semble condamnée à son désespoir et une musique qui apprend à danser avec lui.
Fontaines D.C. fait ici ce qu’il a toujours cherché à faire avec Dublin, l’exil, la littérature ou les formes du rock : prendre une langue déjà existante et découvrir ce qu’elle permet encore de dire. Ceux qui ont reproché au groupe après Romance d’un peu trop se « formaliser » (peut-être a juste titre certes) n’avaient certainement pas compris que Fontaines ne recherche certainement pas l’avant-gardisme depuis leurs tout débuts, mais la relecture améliorée, contemporanisée, ré-esthétisée de ce qui faisait nos vies déjà belles avant, musicalement.
Si je devais retenir encore deux morceaux comme les véritables sommets de l’album, aux côtés de « Six Shot Morning » et de « Mimesis », je choisirais « Demolition » et « Intimate ». Non parce qu’ils seraient nécessairement les plus immédiatement novatrices, mais parce qu’ils donnent à entendre les différentes directions dans lesquelles Fontaines D.C. cherche à faire éclater sa propre identité.
« Six Shot Morning » établit le décor : le monde numérique comme paysage mental, la beauté comme menace, la catastrophe comme bruit de fond permanent. « Mimesis » en tire une conséquence esthétique, faisant de la citation une méthode de transformation. « Demolition » pousse l’expérimentation vers la destruction des repères familiers malgré la grande puissance des guitares là même où on retrouve un peu l’ambiance crépusculaire de Skinty Fia, comme si le groupe devait démanteler ses propres habitudes pour continuer à avancer. « Intimate », enfin, introduit une question autrement plus délicate : que signifie encore l’intimité lorsque nos désirs sont constamment sollicités, orientés, marchandisés ? Comme d’habitude, ils savent toujours merveilleusement comment conclure leurs albums.
Le titre suffit presque à résumer le paradoxe. L’intime est ce que nous imaginons soustraire au monde, ce qui nous appartient encore lorsque tout le reste devient public, mesurable ou monétisable. Mais cette frontière est précisément celle que les dispositifs numériques s’emploient à dissoudre. Notre vie privée est devenue une matière première ; nos émotions, des données potentielles ; notre attention, une ressource économique.
Dans ce contexte, l’intimité n’est plus simplement un refuge. Elle devient une question politique.
Ces quatre morceaux forment le cœur de l’album parce qu’ils ne se contentent pas d’illustrer son propos. Ils le mettent en crise. La musique s’y montre suffisamment aventureuse pour empêcher le discours de se figer en manifeste, suffisamment mélodique pour éviter que l’expérimentation ne devienne trop présomptueuse, suffisamment trouble pour que l’auditeur ne puisse pas s’installer confortablement dans la position de celui qui a compris.
« Japan », à l’inverse, me semble constituer le véritable ventre mou du disque. Le morceau n’est pas nécessairement mauvais ; c’est même ce qui rend sa présence plus frustrante. Il peine surtout à justifier sa place dans l’économie générale de l’album. Là où les meilleurs titres transforment leur étrangeté en nécessité, « Japan » donne davantage l’impression d’occuper un espace que d’ouvrir une porte.
C’est une différence capitale. Sur un disque aussi préoccupé par la stimulation permanente, chaque morceau devrait produire un déplacement, même minime. Lorsqu’il ne le fait pas, il rappelle involontairement la menace que l’album prétend décrire : celle d’une succession de sollicitations dont aucune ne laisse véritablement de trace.
« You Miss Me » est, à cet égard, plus intéressante qu’elle ne paraît de prime abord. Son riff initial évoque, par son évidence mélodique presque aberrante, quelque chose de Gimme Gimme d’ABBA. Le rapprochement pourrait sembler incongru au milieu de ces paysages de décomposition électronique. Il est pourtant à mes yeux assez révélateurs si on y réfléchit bien (et si on part du principe que le groupe avait la référence).
ABBA représente une certaine perfection de la pop : des mélodies immédiatement mémorisables, une euphorie minutieusement construite, une émotion dont l’artifice n’annule jamais l’efficacité. Faire surgir cette impression au cœur d’un album hanté par la fabrication industrielle du plaisir revient à poser une question embarrassante : à partir de quel moment la séduction devient-elle suspecte ? Et pourquoi faudrait-il renoncer à une mélodie simplement parce qu’elle fonctionne trop bien ?
La pop n’a jamais attendu les algorithmes pour fabriquer des refrains auxquels nous revenons malgré nous. Ce que la technologie change, ce n’est pas l’existence du plaisir artificiellement construit, mais son échelle, sa fréquence et sa capacité à habiter chaque instant disponible.
Le riff d’« You Miss Me » rappelle ainsi que la beauté musicale a toujours comporté une part de mécanisme. Ce qui nous touche n’est pas nécessairement ce qui échappe à la fabrication. C’est parfois ce qui, à l’intérieur même de la fabrication, parvient à nous atteindre. À l’image de ces cordes mélodramatiques qui nous assènent lors de ses refrains !

© Ewen Spencer
Pour comprendre la mélancolie particulière de Dopamine Chamber, il faut revenir à Venise.
Durant la préparation du disque, Chatten a traversé une Europe dans laquelle la beauté historique semblait simultanément préservée et détruite par sa propre mise en valeur. Venise en devient la métaphore centrale : ville sublime, rongée par ses eaux, saturée de visiteurs, transformée en décor pour ceux qui peuvent se l’offrir.
Le paradoxe est presque trop parfait : un lieu devient si désirable qu’il finit par perdre les conditions mêmes qui le rendaient désirable. On vient y chercher une expérience authentique, mais cette expérience est devenue une industrie. La beauté est devenue mercantile, ré-interprétée sensoriellement par le néo-libéralisme dogmatique de nos sociétés occidentales plongées dans un capitalisme suicidaire. On veut contempler une ville vivante et l’on contribue, par sa présence, à la transformer en spectacle.
La chambre à dopamine fonctionne exactement de cette manière. Elle promet de nous rapprocher du monde en nous donnant accès à davantage d’images, de sensations et d’informations, mais cette proximité apparente nous éloigne parfois de la réalité qu’elle prétend nous révéler.
Nous savons davantage de choses et nous leur accordons moins de poids. Une catastrophe écologique, un meme, une guerre, une publicité et le visage d’une célébrité peuvent se succéder sur le même écran, sans que notre système émotionnel dispose du temps nécessaire pour distinguer ce qui exige de nous une réaction de ce qui ne demande qu’un regard.
Tout est important, donc plus rien ne semble l’être suffisamment.
Le mérite du groupe est de comprendre que cette anesthésie ne résulte pas simplement d’une absence d’émotions. Elle peut, au contraire, naître de leur excès. Nous sommes moins insensibles parce que nous ne ressentons plus rien que parce que nous sommes sollicités trop souvent pour ressentir durablement.
Chatten trouve à Palerme un contrepoint à cette Venise presque muséifiée : une ville chaotique, vivante, où l’existence paraît encore se déployer sans devoir constamment se transformer en représentation. Les voix d’enfants jouant au football près de la cathédrale, captées à distance pendant la fin de « One Man », introduisent dans le disque une présence humaine que sa sophistication électronique semblait parfois avoir fait disparaître.
Ces bruits ne constituent pas une conclusion optimiste. Ils ne sauvent pas le monde, ne réparent rien, ne résolvent aucune contradiction. Ils rappellent seulement que quelque chose continue d’exister en dehors de notre besoin de le transformer en spectacle. Ce « One Man » que se dit être Grian dans la chanson cohabite avec d’autres présences que la sienne. Nos solitudes sont multitudes, nos personnalités sont collectives.
Et peut-être est-ce déjà beaucoup.
Reste à comprendre ce que cet album dit de Fontaines D.C. lui-même, car il serait trop facile de considérer Dopamine Chamber comme une simple étape supplémentaire dans une évolution esthétique exemplaire.
Le groupe est désormais confronté à un problème que rencontrent les formations ayant acquis une identité suffisamment forte pour devenir prisonnières de leur propre réussite : comment continuer à changer lorsque le changement lui-même est devenu une attente du public ?
Après Dogrel, on pouvait reprocher au groupe de rester enfermé dans le post-punk littéraire de ses débuts (même si je vois en Hero’s Death une maturité plus touchante que ne l’avait leur premier album, navré pour les fans). Après Romance, on pouvait lui reprocher d’avoir sacrifié cette identité sur l’autel d’une ambition sonore plus vaste. Avec Dopamine Chamber, les deux accusations deviennent presque interchangeables. Rester fidèle à ses origines serait une régression ; poursuivre son évolution pourrait n’être qu’une manière de satisfaire le désir contemporain de nouveauté permanente.
C’est là que le disque rejoint son sujet avec une élégance involontairement vertigineuse.
Fontaines D.C. cherche à dénoncer un monde qui transforme tout en flux, y compris nos émotions, tout en étant lui-même contraint de se réinventer pour demeurer pertinent dans ce même monde. Il veut échapper à l’automatisme, mais il doit continuer à produire. Il veut résister à la consommation rapide des œuvres, mais chacune de ses sorties est aussitôt absorbée par le cycle des nouveautés, des réactions immédiates et des classements.
L’artiste contemporain n’est pas extérieur à la machine qu’il critique. Il en est l’un des rouages les plus conscients, parfois les plus lucides, rarement les plus libres.
Cette contradiction ne disqualifie pas le groupe. Elle constitue au contraire l’une des raisons pour lesquelles son évolution mérite d’être prise au sérieux ! Fontaines D.C. ne prétend pas parler depuis un ailleurs préservé de la corruption contemporaine : Il tente de trouver une forme musicale à son propre inconfort, quitte à en reproduire certaines impasses. Après tout l’art n’est pas censé nous offrir des réponses, mais bien de nous faire ressentir pour que nous nous posions les bonnes questions.
Il faut également reconnaître que cette ambition a un prix. À force de travailler la musique comme une matière conceptuelle, le groupe risque parfois de donner l’impression que chaque choix sonore doit justifier sa présence dans une démonstration. Tout ne se transforme pas en nécessité, et l’expérimentation n’est pas une vertu en soi. « Japan » rappelle précisément cette limite : le refus de la facilité peut produire autant de découvertes que de passages insuffisamment habités.
Mais les meilleurs moments du disque échappent à ce piège. Ils ne semblent pas expérimentaux parce qu’ils cherchent à prouver quelque chose. Ils le sont parce qu’ils ont besoin de ces sons-là pour exprimer ce que les anciennes formes ne suffisent plus à dire.
C’est toute la différence entre un groupe qui change d’habillage et un groupe qui change de langage.
Il faut enfin revenir à cette promesse de noirceur que Dopamine Chamber ne tient qu’à moitié.
Chatten voulait un disque sans espoir facile, une mise en garde plutôt qu’une consolation. L’intention est compréhensible : dans un monde où le désastre est continuellement accompagné de divertissements, produire un album qui rassure pourrait revenir à participer à l’anesthésie générale.
Pourtant, la seconde moitié du disque semble résister à cette consigne. Les mélodies s’y déploient avec une ampleur qui ne relève plus seulement du piège, certaines chansons retrouvent une forme de chaleur et la musique paraît parfois plus humaine que le discours qui prétend la gouverner. Difficile de juger objectivement les raisons de ce constat.
Faut-il y voir une incohérence ?
Je crois qu’il faut plutôt y entendre la limite salutaire du concept. Une œuvre peut décider d’être désespérée ; elle ne peut pas entièrement contrôler ce que sa beauté rend possible. La musique possède une autonomie que le commentaire ne peut jamais totalement absorber. Un synthétiseur peut évoquer la déshumanisation et produire, dans le même mouvement, une émotion profondément humaine. Une chanson peut décrire la disparition du sentiment et nous donner précisément le sentiment qu’elle prétend voir mourir.
Le disque se retrouve ainsi pris dans sa propre chambre. Il veut démontrer que le plaisir est devenu suspect, mais il nous offre des raisons de continuer à éprouver du plaisir. Il veut dénoncer les artifices de la consolation, mais il fabrique des mélodies qui consolent malgré lui. Il veut nous avertir de la catastrophe, mais refuse de devenir une musique performative ou intéressé.
Et heureusement.
Car si Dopamine Chamber avait véritablement réussi à supprimer toute lumière, il n’aurait peut-être fait que reproduire, sous une forme plus ambitieuse, le nihilisme qu’il cherche à interroger. Son ambiguïté est plus féconde : elle suggère que la résistance à l’anesthésie ne consiste pas à renoncer au plaisir, mais à retrouver la capacité de distinguer ce qui nous stimule de ce qui nous touche, ce qui capte notre attention de ce qui mérite notre présence.
C’est une différence minuscule en apparence, immense dans ses conséquences.
Il y a quelques années, Fontaines D.C. chantait Dublin comme un lieu qu’il fallait apprendre à quitter pour comprendre ce qu’il avait fait de nous. Aujourd’hui, le groupe semble découvrir que l’on peut quitter une ville sans jamais échapper à la question du lieu, que l’on peut abandonner les guitares sans abandonner le rock, et que l’on peut même construire une chambre destinée à dénoncer notre enfermement sans savoir tout à fait comment en sortir.
Dopamine Chamber n’est pas leur album le plus immédiatement bouleversant, ni leur œuvre la plus parfaitement maîtrisée du (Skinty Fia reste indétrônable en la matière) . C’est peut-être, en revanche, l’une de leurs plus révélatrices. Elle expose un groupe arrivé à un moment étrange de son histoire : suffisamment libre pour déconstruire son identité, suffisamment célèbre pour que cette liberté soit devenue une attente, suffisamment intelligent pour comprendre la contradiction, mais pas assez cynique pour renoncer à chercher une issue.
Au fond, le disque pose une question à laquelle Fontaines D.C. ne peut pas répondre à notre place : dans un monde où tout est conçu pour nous faire ressentir quelque chose, comment retrouver le droit de ressentir ce qui compte ?
C’est peut-être cela, finalement, la véritable singularité de Dopamine Chamber : un album qui nous avertit que le plaisir peut devenir une prison, mais dont la musique nous rappelle que le contraire du désespoir n’est pas nécessairement d’espérer d’en voir la fin. C’est parfois la sensation elle-même, retrouvée dans toute son ambiguïté, sa beauté et son inconfort, qui fait toute la vérité de nos vies contemporaines.
Quoiqu’il en soit, et je n’ai plus aucune crainte à l’affirmer, Fontaines D.C s’avère définitivement être le groupe le plus intéressant de notre époque. Un disque qui nous sert plus que jamais à le confirmer.

© Ewen Spencer
Dopamine Chamber de Fontaines D.C est à retrouver dès aujourd'hui sur toutes les plateformes de streaming et en format physique.
Ils seront à L'Accor Arena le 13 novembre prochain pour le seul concert français de leur tournée : https://www.accorarena.com/fr/programmation/fontaines-dc--613b6
Un merci du fond du coeur encore à Beggars France de nous avoir permis d'écouter l'album avant sa sortie officielle !
.png)


