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Reality Awaits des Strokes : The Adults Are Talking and They're Saying Psycho Shit

  • il y a 2 jours
  • 17 min de lecture

Le chien farfouillait dans le jardin, avril 2020, et le soleil du soir atteignait l’horizon. J’étais avec eux. Mes parents cuisinaient à l’intérieur comme un soir ordinaire, sauf que rien n'était ordinaire, et c'est dans ce décor précis , c’est à dire les bruits de la vaisselle, la joie d’un chien heureux de nous avoir auprès de lui un soir incongru, l'angoisse polie qu'on planque derrière la première fin du monde du reste de nos vies, que j'ai entendu The New Abnormal pour la première fois. J’avais vingt ans depuis peu. Je n'ai jamais réécouté un disque de cette façon depuis, avec cette attention presque affamée qu'on n'a plus, passé un certain âge, que pour de très rares choses. Il s'est ensuite glissé partout : dans les nuits d'été où mes meilleurs amis et moi hurlions les fameux adultes bavards comme si nos vies en dépendaient, dans les amours illusoires dans lesquels on s’ébat car on n’a que le cœur pour maître et non la raison, dans les trajets en voiture où l’on chantait pour mieux hurler notre éperdu soif de vivre à la gueule du vieux monde finissant. Alors quand je dis que Reality Awaits me semble important, il faut comprendre que je n'écris pas depuis la distance polie du pseudo-critique (et je dis bien pseudo) : j'écris depuis l'intérieur d'une histoire personnelle que ce groupe, sans le savoir, traîne avec lui depuis une décennie entière.


© Photo courtesy of Sony Music



Il y a une image, cela dit, qui contient à mon sens tout Reality Awaits avant même qu'on ait pressé play : la pochette. Un cow-boy, solitaire, embrasé de lumière dorée, silhouette héroïque dans l'immensité de l'Ouest américain. On croit reconnaître, dans ce cliché, une icone familière de la mythologie nationale : virilité, indépendance, horizon, liberté. Sauf que cette photographie n'est pas une photographie. C'est une photographie d'une photographie : l'artiste Johann Rashid signe une pochette bâtie sur Untitled (Cowboy), l'œuvre de 1989 de Richard Prince, laquelle n'était elle-même que la reprise, presque à l'identique, d'une publicité Marlboro. Un cliché publicitaire anonyme, jamais crédité, que Prince avait recadré, débarrassé de son texte, puis vendu comme sien dans les galeries, déclenchant quarante ans de débats sur la propriété, l'auteur, l'original. Prince disait, avec une désinvolture qui a fait sa fortune et sa réputation sulfureuse, que peu importait qui avait pris la photo : lui l'avait prise. Le geste appropriationniste transformait une image de synthèse (un mythe fabriqué pour vendre des cigarettes), en objet d'art contemplant, en creux, sa propre fabrication.


Or c'est très exactement ce que fait Reality Awaits, septième album des Strokes, paru le 24 juillet 2026 chez RCA, six ans après The New Abnormal. Ce disque est une image d'une image, une reprise d'une reprise, un groupe de rock qui rephotographie sa propre légende pour en interroger, avec une lucidité presque cynique, la texture même. C'est un disque sur la difficulté d'être réel quand on est, depuis vingt-cinq ans, condamné à n’être qu’un destin.


La liberté comme sentence


Il faut d'abord dire un mot de la structure paradoxale qui a toujours enfermé les Strokes, et que ce disque choisit enfin d'affronter de face plutôt que de la fuir. Depuis Room on Fire (jugé trop proche d'Is This It?) jusqu'à Angles et Comedown Machine (jugés à la fois trop et pas assez proches du même disque fondateur), le groupe a vécu sous le régime d'une double contrainte presque comique à force d'être injuste : on ne leur pardonne ni de rester ce qu'ils étaient, ni de cesser de l'être. Chaque disque est un acte de mauvaise foi qu'on leur reproche s'ils cèdent à la nostalgie, et un acte de trahison qu'on leur reproche s'ils s'en éloignent. Imaginez-vous un peu la position : vingt-cinq ans à être sommé de rester identique à un instantané pris à vingt-trois ans, quand on en a désormais presque cinquante, avec des enfants, des divorces, des projets solo de qualité inégale, et une conscience aiguë que le monde qui les a fait naître n'existe plus depuis perpette. 


Reality Awaits choisit délibérément de nager à contre courant des attentes, et il faut avoir l'honnêteté de dire que ce choix a un prix : c'est un disque qui a déjà déplu, précisément parce qu'il refuse la version fantasmée du groupe qui aurait continué, tous les trois ou quatre ans, à produire une variation affadie mais consommable de lui-même, le genre de titre oubliable qu'on pourrait appeler, par dérision, une nouvelle Threat of Joy, du nom de cette chanson de leur EP Future Present Past de 2016, plaisante précisément parce que raccord à leurs origines. Cette version-là du groupe n'a jamais existé que dans le regret rétrospectif de ceux qui voulaient qu'on leur rejoue, indéfiniment, la même contrainte esthétique. Ce que Reality Awaits comprend, avec une lucidité presque douloureuse, c'est que la seule fidélité possible à Is This It? est justement de ne plus lui ressembler,  car Is This It? lui-même n'était que la libération, en 2001, d'un groupe encore inconnu de toute attente autant que le sauvetage in extremis d’un style en perdition. Reproduire la forme, ce serait trahir le geste. Continuer le geste, c'est nécessairement abandonner la forme.


© Reality Awaits, The Strokes, RCA Records (2026) / Untitled Cowboy, Richard Prince (1989)


Le simulacre et la voix qui n'ose plus se dire elle-même


Parlons de l'autotune, puisque c'est par lui que le public, prédéterminé à préférer son confort, a choisi d'entrer dans le disque ; pour s'y arrêter, hélas, sans jamais vraiment y pénétrer. Heather Phares pour AllMusic note que Casablancas y pousse son goût ancien pour les effets vocaux jusqu'à en faire un principe stylistique systématique plutôt qu'un simple habillage technique. Sur les forums d'auditeurs, la charge est plus rude encore : on y lit que la voix, sous tout cet appareillage, semble avoir perdu sa passion, que l'effet masquerait un désinvestissement plutôt qu'un geste artistique. Imaginez-vous donc ! 


Cette lecture manque, je crois, l'essentiel, et je ne suis d'ailleurs pas le seul à le penser : le site InBetweenDrafts, dans sa critique du disque, a eu sur ce point précis une formule que j'aurais aimé trouver moi-même, en observant que Casablancas fait à sa propre voix ce que Richard Prince a fait au Marlboro Man, il la rephotographie, jusqu'à ce qu'elle sonne comme la citation d'elle-même. C'est très exactement cela : l'autotune, ici, n'est pas un masque qui dissimule l'absence de sincérité, mais un masque qui rend possible la sincérité. Il faut se souvenir que cette manipulation de la voix comme matière malléable, presque désincarnée, n'est pas une nouveauté chez Casablancas : elle est constitutive de The Voidz, son projet parallèle, où l'expérimentation vocale trouvait sa liberté précisément parce qu'elle s'exerçait hors du nom qui pesait sur elle. On peut lire The Voidz comme l'espace où Casablancas s'autorisait ce que le nom « Strokes » lui interdisait encore ; une sorte de laboratoire clandestin où tester, loin du regard nostalgique, des voix qu'il n'était pas encore permis d'assumer sous son propre totem. Reality Awaits est le moment de la contamination : ce qui se testait dans l'ombre du projet annexe vient enfin infecter le corps principal, au prix, prévisible, d'un procès en trahison, le même procès, structurellement, qu'on intente à tout artiste qui refuse de rester identique à l'image qu'on projette sur lui.


Sur « Psycho Shit », morceau d'ouverture qui ressemble davantage à un générique de fin qu'à un vrai commencement, cinq minutes de crescendo presque insupportable, qu'on est contraint de traverser avant d'obtenir ce qu'on est réellement venu chercher, Casablancas confesse, la voix hachée entre les demi-tons, que seules ses chansons bien-aimées finiront par le définir. Cet aveu, aussi banal soit-il dans son contenu, devient bouleversant précisément parce qu'il est prononcé depuis une voix qui n'est plus tout à fait la sienne : l'autotune fonctionne comme un déni plausible, une distance nécessaire à la confession. On sait que ce sont ses mots, mais on n'est jamais tout à fait certain que ce soit lui qui parle. C'est un geste que Lou Reed, idole revendiquée de Casablancas, avait déjà accompli à sa manière sur ses albums live, où l'agressivité verbale la plus crue servait, paradoxalement, de paravent à une vulnérabilité insoutenable. Le cool, chez Reed comme chez Casablancas, n'a jamais été l'absence d'émotion : c'est la structure qui permet de la dire sans en mourir.


© Virtue, The Voidz, Cult et RCA Records (2018)


La sémiologie de Julian, ou l'ironie comme armure


Ce qui frappe, à l'écoute attentive de Reality Awaits, c'est l'inflation soudaine du langage chez un homme qui a bâti sa légende sur le murmure et l'ellipse, l'homme de « Oh people they don't understand / No, girlfriends they don't understand/ In Spaceships, they won't understand », désinvolture minimaliste devenue signature. Ici, Casablancas parle, cite, nomme : Harry Styles, John Legend, Anthony Fantano, l'intelligence artificielle qui vous dicte votre journée, des rhinocéros chassés sur sept mers. Cette verbosité nouvelle n'est pas un accident stylistique : c'est un déplacement sémiologique profond, celui d'un artiste qui, ayant longtemps laissé le silence et le mystère produire son propre mythe, choisit désormais de le saturer de références datées, presque à dessein risibles, comme pour désamorcer par avance toute tentative de sacralisation.


Prenez l'affaire Fantano, troisième piste, « Lonely in the Future », où Casablancas règle ses comptes avec le critique musical qui avait sèchement noté le dernier disque de The Voidz. La plupart des commentateurs se sont arrêtés à l'anecdote, jugée mesquine pour un artiste de cette stature, et il faut dire que la scène, vue de l'extérieur, prête un peu à sourire : un homme de quarante-sept ans qui règle ses comptes avec un critique YouTube à la légitimité scabreuse sur un disque de rock, quel bonheur sérieusement, on croirait un scénario de sitcom ! Mais c'est mal lire le geste. La charge contre Fantano n'est pas un règlement de comptes égotique, c'est une thèse esthétique déguisée en broutille : celle d'un art qui refuse de se laisser décoder immédiatement par une grille purement technique, qui exige un délai avant d'être reconnu pour ce qu'il est. Le titre même de la chanson inscrit cette défense dans une temporalité déplacée, ce que je trouve absolument génialissime : Casablancas ne demande pas d'être compris aujourd'hui, il parie, avec une naïveté presque touchante dans son aplomb, sur une réévaluation à venir. C'est un pari cohérent avec l'histoire entière du groupe, dont chaque disque post-Room on Fire a fini par être réhabilité des années après sa réception houleuse. 


Mais il y a plus : cette ironie référentielle, ce name-dropping presque potache, fonctionne comme une armure sémiotique. En saturant ses textes de signifiants pop instantanément datables, qui deviendront, dans cinq ans, aussi datés que « seven-foot zombies » ou « starfish » dans « Going Shopping », Casablancas inocule par avance le disque contre le vieillissement qu'il redoute le plus : celui du sérieux figé. Un disque qui se prend au sérieux vieillit mal ; un disque qui s'amuse de sa propre péremption culturelle devient, paradoxalement, un document plus durable, parce qu'il assume sa date de péremption plutôt que de la nier. Ainsi je me surprends chaque jour à m’extasier du mauvais goût d’autan devenu le bon goût d’aujourd’hui (mmh la tektonik…). 


Politique, classe, et la contradiction qui ne se résout pas


Il faut ici s'arrêter sur un déplacement biographique qui dépasse le strict cadre musical : la politisation de plus en plus frontale de Casablancas, longtemps signataire discret de pétitions pour les droits palestiniens, devenue cette année spectaculairement publique, jusqu'à cette prestation à Coachella où le groupe a clos son passage sur des images dénonçant les bombardements à Gaza et en Iran, sur fond de « What side you standing on? » de la chanson « Oblivius » scandé en boucle devant des dizaines de milliers de spectateurs.


Ce qui rend ce geste sociologiquement intéressant, c'est justement son incohérence apparente. Les Strokes n'ont jamais été un groupe politique, et leur image façonnée par leurs origines de fils de bonne famille new-yorkaise (Casablancas est le fils du fondateur de l'agence de mannequins Elite Model Management), les a longtemps rattachés au registre du dandysme désinvolte plutôt qu'à celui de l'engagement. Ce que le népotisme a donné de mieux ici bas ? Les Strokes, sans nul doute. On pourrait, en empruntant à Bourdieu la notion de capital culturel hérité, dire que les Strokes ont toujours été perçus comme les héritiers d'une distinction de classe qu'ils n'avaient pas à conquérir ; ce qui rendait, pendant longtemps, toute posture politique de leur part suspecte d'imposture. Que ce même groupe, la quarantaine dépassée, la plupart pères de famille, choisisse aujourd'hui d'endosser une critique explicite du capitalisme des milliardaires, Casablancas évoquant, dans une interview à NME, la distraction comme arme principale des grands fortunés qui refusent de payer leurs impôts, n'efface pas la contradiction de classe, mais elle la met en scène. « Going Shopping », premier single du disque, incarne cette tension avec une élégance presque jouissive : sous des dehors de comptine goofy estivale et quelque peu absurde (il fallait bien légitimer la pochette un poquito Sergio Leone), la chanson interroge la difficulté de maintenir une solidarité de classe face à la tentation permanente de la consommation : un sujet que le groupe aborde depuis une position de privilège qu'il ne feint jamais d'ignorer, ce qui, contre toute attente, rend le geste plus honnête que cynique.


Il y a quelque chose de profondément révélateur dans le fait que cette politisation ne soit ni cohérente ni parfaitement articulée, Casablancas glissant, dans une intervention remarquée sur une émission en ligne, vers des formulations maladroites sur le privilège blanc et le sionisme qui lui ont valu autant de soutiens enthousiastes que de critiques sévères. On pourrait y voir une faiblesse. J'y vois plutôt le symptôme d'une sincérité qui n'a pas eu le temps de se professionnaliser, contrairement à tant d'artistes dont l'engagement, poli par des années de médiatraining, ne dit jamais rien qui puisse fâcher personne. Le disque, dans son ensemble, refuse ce lissage : il reste maladroit, parfois un peu cringe, mais jamais absurdement performatif.


© Piper Ferguson


Dans la jungle du Costa Rica : « Dine N'Dash » et « Fruits of Conquest »


Si je devais désigner les deux sommets véritables de Reality Awaits (non pas ses moments les plus ambitieux en apparence, mais ceux où l'ambition et le sens se rejoignent le plus parfaitement), je choisirais sans hésiter « Dine N'Dash » et « Fruits of Conquest ». Et il faut, pour comprendre pourquoi, revenir au lieu même de leur fabrication : un studio isolé au cœur du Costa Rica, où le groupe a passé six semaines avec Rick Rubin, celui-là même qui avait déjà présidé, au sommet d'une colline de Malibu, à la naissance de The New Abnormal. Rubin a cette réputation, largement méritée, de producteur presque absent : un homme qui ne touche presque jamais à une console, mais qui façonne tout par le climat qu'il installe autour du groupe. Le court-métrage In Transit: Part II, sorte de suite vingt-cinq ans plus tard à leur propre documentaire de tournée de 2001, montre exactement cela : Fabrizio Moretti qui pose un rythme, Casablancas qui déconne dans une voiture en chemin vers le lieu des festivités, Albert Hammond Jr. qui se baigne dans la piscine du jardin pendant que le soleil se couche sur le studio. Quatre musiciens qui jouent sans fioritures avec une faim qu'on ne leur soupçonnait plus.


« Dine N'Dash », deuxième piste, est le morceau le plus radicalement imprévisible du disque, un groove post-punk glacial dont la mélodie sonne, dit-on, comme un écho maléfique de « The Adults Are Talking », l'ouverture de The New Abnormal, avant de bifurquer vers du spoken word en accent anglais forcé. Ce qui me fascine, dans ce titre, c'est son sens littéral autant que son sens figuré : « dine and dash », c'est manger au restaurant puis filer sans payer l'addition, un vol par soustraction, une consommation qui refuse d'assumer sa dette. Et comment ne pas y entendre, dès lors, un écho direct à la pochette du disque ? Richard Prince, après tout, a littéralement fait cela à des photographes anonymes : il a dîné dans leur travail, puis il est parti sans jamais les créditer, empochant au passage plusieurs millions de dollars en salle des ventes. « Dine N'Dash » n'est donc pas qu'un titre absurde et amusant : c'est une clé de lecture rétroactive pour toute la démarche appropriationniste du disque, de la pochette jusqu'à la voix.


« Fruits of Conquest », avant dernière piste, pousse cette logique plus loin encore, et le fait avec une conscience géographique presque vertigineuse : enregistrée précisément dans cette Amérique centrale où, pendant plus d'un siècle, des compagnies fruitières américaines ont façonné des économies entières au nom du profit, les fameuses « républiques bananières », dont le nom même est resté comme une cicatrice dans le vocabulaire politique du continent, la chanson marie percussions afro-caribéennes (héritage de cette même histoire des compagnies fruitières et de leur main d’œuvre jamaïcaine), guitare anglo-saxonne et un outro interminable où Casablancas répète, en boucle et jusqu'à l'écœurement, qu'il est un lâche : un « leech », une sangsue. On pourrait n'y voir qu'une pose d'autoflagellation rock classique. Je préfère y lire, personnellement, une conscience de classe qui s'incarne littéralement dans le lieu d'enregistrement : un groupe de rock américain privilégié, fils d'assez bonnes familles pour la plupart, qui va s'installer six semaines dans un pays dont l'histoire économique a longtemps été dictée par des intérêts nord-américains, et qui choisit d'appeler sa chanson « Les fruits de la conquête ». Le titre n'est pas innocent. Il assume, presque malgré lui, la position d'où il parle : celle d'une sangsue consciente d'être une sangsue, ce qui ne l'empêche pas de continuer à se nourrir, mais qui refuse au moins le confort du silence sur ce fait. Et puis la musique est tout bonnement extraordinaire et son énergie orgasmique au possible.


Pourquoi The New Abnormal est entré dans l'histoire


On ne peut comprendre l'ambition de Reality Awaits sans revenir un instant sur la façon dont son prédécesseur a changé, en profondeur, la trajectoire du groupe. The New Abnormal, sorti le 10 avril 2020, a remporté le Grammy Award du meilleur album de rock (seule nomination, seule victoire du groupe aux Grammys en un quart de siècle de carrière) et il faut avoir vécu, comme moi, sa sortie en plein confinement pour comprendre à quel point ce timing, entièrement accidentel, a scellé son destin. Voilà un disque hanté par la bascule d'un monde vers un autre, sorti au moment exact où le monde entier basculait effectivement. On ne pouvait pas mieux tomber, ni pire, selon le point de vue. Le groupe s'y réinventait via un son plus synthétique, plus mélancolique, guidé par Rick Rubin déjà, un disque qui parvenait, chose rarissime, à faire cohabiter la nostalgie du son originel et une vraie mue sonore, plutôt que l'un contre l'autre.


Le sommet de ce disque, sa dernière piste, « Ode to the Mets », mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle éclaire Reality Awaits de façon presque prophétique. Casablancas l'a écrite en 2016, en attendant le métro après une défaite des Mets en playoffs, un titre d'abord pensé comme une blague, une private joke qu'il voulait changer avant la sortie, jusqu'à ce que Fabrizio Moretti, le batteur, insiste pour le garder, y voyant une métaphore parfaite : celle d'une chose à laquelle on reste loyal malgré des décennies de déceptions répétées. On a beaucoup lu la chanson, depuis, comme une allégorie du groupe lui-même après les réceptions mitigées d'Angles et de Comedown Machine ; l'amour qu'on continue de porter à quelque chose qui déçoit, encore et encore, sans jamais tout à fait cesser d'y croire. J'aime, pour ma part, y entendre un jeu de mots involontaire mais presque trop beau pour une oreille francophone : les « Mets », dans ma langue, ce sont aussi les plats qu'on sert et qu'on partage, et, si l'on force un peu l'oreille, les rencontres qu'on a eues, les rendez-vous qu'on a honorés. Les rencontres sont faites, désormais ; les déceptions ont été vécues ; il ne reste plus qu'à regarder vers l'avant. C'est très exactement, je crois, ce que Reality Awaits choisit de faire six ans plus tard, et ce n'est pas un hasard si son propre morceau de clôture, « Tyrants of the Mellow Moon », refuse lui aussi toute catharsis en choisissant le camp du doux-amer au lyrisme d’Ode to the Mets, préférant se dissoudre dans l'air plutôt que de conclure sur un point final grandiloquent. Les deux disques se referment de la même manière : sans jamais donner à l'auditeur la satisfaction d'un point d'orgue narratif, parce que la vraie vie, celle qu'ils décrivent, ne s'achève jamais aussi proprement.


© The New Abnormal, The Strokes, Cult et RCA Records (2020)/ Bird on Money, Jean-Michel Basquiat (1981)


Une architecture qui refuse le confort


Ce qu'on a trop peu commenté, dans la réception précipitée du disque, c'est sa logique de séquencement : car Reality Awaits est bâti, littéralement, comme un texte qui s'organise autour d'une structure ternaire. Trois pièces longues et délibérément anti-immédiates (« Psycho Shit », « Falling Out of Love », « Liar's Remorse ») fonctionnent comme les trois pieds d'un tabouret sur lequel viennent se poser des morceaux plus directement « strokiens » : « Going to Babble On », groove new-wave qui cite sans grande gêne « Bad Decisions » ; « Lonely in the Future », qui marie un riff façon « Juicebox » à une mélodie made in Hammond Jr qui n'aurait pas déparé sur Angles.


Ce dispositif n'est pas un hasard de tracklisting : il donne au disque une respiration presque théâtrale, où l'attente et la frustration font partie intégrante de l'expérience, à l'image de « Liar's Remorse », amorce de reggae qui bifurque vers une complainte privée de batterie, réponse ironique et un peu cruelle à quiconque se demandait ce que sonnerait un morceau des Strokes sans la présence de Moretti après « Call me Back », avant de glisser vers une petite pique adressée à l'intelligence artificielle qui nous dicterait, désormais, jusqu'à nos journées. C'est cette alternance entre les morceaux qui répètent la forme reconnaissable du groupe et ceux qui introduisent la différence plus que chaque chanson prise isolément qui constitue le véritable geste formel de l'album.


Sociologie d'une réception qui ne pouvait pas être satisfaite


Reste la question la plus intéressante, à mes yeux, et la moins traitée : pourquoi ce disque, quelle que soit sa forme, était-il structurellement condamné à décevoir ? La réponse tient moins à sa qualité intrinsèque qu'à la sociologie même de son public. Les Strokes cristallisent aujourd'hui une fracture générationnelle presque manuelle : d'un côté, les auditeurs de la première heure, ceux qui ont vingt cinq ans de plus qu'en 2001 et pour qui toute déviation par rapport à la formule originelle relève de la trahison, une posture qu'on pourrait qualifier, en empruntant au vocabulaire des débats critiques anglo-saxons, de rockiste, attachée à une hiérarchie de valeurs où l'authenticité (guitares brutes, voix non traitée, énergie garage) prime sur l'artifice. De l'autre, une génération plus jeune, découvreuse du groupe via TikTok et la viralité de The New Abnormal, pour qui l'artifice n'est précisément pas un problème mais un langage familier, celui, justement, de la pop contemporaine saturée d'autotune.


Reality Awaits ne parle à aucun de ces deux publics de façon univoque : il est trop étrange pour les nostalgiques, trop marqué par l'histoire du groupe pour se fondre dans le paysage pop actuel. C'est un disque de l'entre-deux, ce qui explique la tiédeur mêlée d'incompréhension de sa réception initiale, trois étoiles et demie ici, jugement sévère là, éloges enthousiastes ailleurs, sans qu'aucun consensus n’apparaisse de façon évidente. Ce phénomène n'est pas nouveau pour le groupe : Angles et Comedown Machine ont connu le même sort avant d'être, des années plus tard, réévalués à la hausse ; First Impressions of Earth, secrètement l'un des meilleurs disques du groupe pour beaucoup d'auditeurs aujourd'hui (hormis moi), a longtemps fait les frais d'une réception précipitée avant qu'on ne salue sa densité. Il y a fort à parier que Reality Awaits connaîtra un sort comparable : un disque mal-aimé en surface, qui gagnera, comme souvent chez ce groupe, à être réécouté à distance de son actualité brûlante. Définitivement « Lonely in the Future ».


Ce qui a changé, ce qui reste


Il faut, pour finir, revenir à ce titre, Reality Awaits, et accepter ce qu'il dit de nous autant que d'eux. J'avais comme je le disais 20 ans quand The New Abnormal est sorti, enfermé avec mes parents et un chien qui n'y comprenait rien, persuadé que le monde qui s'effondrait dehors était provisoire, une parenthèse qu'on refermerait bientôt pour retrouver la vie d'avant. Six ans ont passé. Je ne suis plus tout à fait le meme garçon qui hurlait « Why’d you let them judge your body » de Selfless ou  « I love you in the morning so you know it’s no lie » de « Why Are Sundays so Depressing » car je les laisserai juger quoiqu’il en soit et que j’aimerais mon amour sincèrement tous les matins, mais surtout parce que : j'ai accumulé, comme tout le monde je crois, une collection assez épaisse de doutes, d'échecs qu'on digère mal et de réussites si maigres qu'on ose à peine s'en satisfaire tout à fait. Ce n'est pas une plainte, seulement un constat : on grandit rarement de la façon dont on l'avait imaginé au début de la vingtaine, un peu comme ce groupe qui n'a jamais fini par ressembler à ce qu'on attendait de lui, et qui s'en porte, au fond, plutôt bien. J’espère que l’on s’en sortira aussi bien qu’eux. 


C'est peut-être là, in fine, le sens le plus profond de cette pochette empruntée à Richard Prince. Le cow-boy solitaire, image d'une image d'une publicité, n'a jamais été réel, il n'a jamais été qu'un signe fabriqué pour vendre un désir d'authenticité. En choisissant cette icône pour habiller un disque hanté par les expérimentations, la politique inaboutie, la citation permanente et le procès impossible à gagner face à sa propre légende, les Strokes ne mentent pas sur ce qu'ils sont devenus : des fabricants de signes lucides sur leur propre fabrication, refusant, envers et contre tout la nostalgie de leur public, de se laisser figer en simple relique d'un âge d'or révolu. Ils vieillissent, comme moi, sans certitude ni gloire, simplement en continuant d'avancer avec ce qu'il reste : énormément de fun, beaucoup de bonnes chansons, un amour qui perdure, des amitiés capitales, un proche qui n'est plus là. La réalité, dit le titre, attend encore. Elle attendra sans doute encore longtemps. Et c'est très bien ainsi : on n'a, de toute façon, jamais rien connu d'autre que cette attente-là.


© Colin Lane

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