Rencontre avec Pi Ja Ma : Magnétothérapie
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Il y a une photo. Pauline de Tarragon n’est encore qu’une enfant, et elle tient un crayon. Elle dessine quelque chose sur un carnet avec une concentration qui ne ressemble pas à un jeu. Tout ce qu'elle a fait depuis ressemble à cette photo.
Le nom qu'elle a choisi, Pi Ja Ma, trois syllabes qui ressemblent à un mot de passe plutôt qu'à un nom de scène, dit d'emblée ce qu'elle cherche : non pas la distance d'un personnage entre elle et le monde, mais au contraire l'abolition de cette distance. Le pyjama, c'est la tenue qu'on n'accorde qu'à ceux qui méritent de nous voir dans l’intime le plus brut. C'est, dans le vocabulaire très précis de son œuvre, la seule façon d'exprimer sa vérité artistique.
Ce qu'elle fait depuis plus d’une décennie (en chansons, en bandes dessinées, en carnets griffonnés dans des trains pour des villes qui ne méritent pas forcément d'être dessinées mais qu'elle dessine quand même), procède d'une même logique souterraine : rendre transmissible ce qui, a priori, ne l'est pas. L'anxiété, la panique ordinaire, la honte qui n’en est pas une d'avoir peu d'amis, le sentiment de ne pas tout à fait appartenir aux mêmes règles que les autres. Elle a mis longtemps à comprendre que tout le monde ne vivait pas en état d'alerte permanent. Prendre conscience de cela, dit-elle avec ce calme qu'on acquiert seulement au bout de nombreux d'efforts, a été une vraie révélation.
Ce principe, hérité des livres qu’elle a lu, qu'elle écrit et illustre, et qui a fini par irriguer tout le reste, est peut-être la chose la plus politique qu'elle nous partage. La simplicité n'est pas ici un manque d'ambition. C'est une position esthétique et presque morale : la vérité n'a pas à se mériter par l'effort de décodage. Quand elle écrit « notre génération est une catastrophe » dans une chanson nommée très justement Chiale, et que les gens vous répètent cette phrase des mois plus tard dans les couloirs d'une salle de concert, c'est parce que la phrase est juste au sens où un couteau est tranchant : il n’est aucun bouclier entre l’épiderme et l’intention.
Magnétofille, son nouvel album sorti le 30 janvier dernier, a été composé chez son grand-père, dans une maison quasiment vide. Avec toujours le même micro, quasiment toujours les mêmes sons de synthé, et Hugo Pillard, son compagnon d’art, de cœur et de vie, dont l'unique ambition pour ce disque était de rendre sonore ce qu'elle avait dans la tête. Les sons qui craquent, les harmonies légèrement robotisées, le bidule enregistré dans la pièce d'à côté : ce n'est pas de l'esthétique lo-fi appliquée après coup comme un filtre sur une réalité trop lisse, c’est la réalité elle-même voulue captée dans son propre grain et refusant d'être polie jusqu'à l'anesthésie.
Il y a une cohérence rare, chez Pi Ja Ma, entre ce qu'elle fait et comment elle le fait. Elle parle de l'anxiété sans jamais « partager son combat » au sens performatif que cette expression a pris. Elle la raconte avec la précision d'une cartographe qui a passé des années à arpenter un territoire difficile et qui, maintenant qu'elle en connaît les reliefs, peut en dessiner la carte pour ceux qui s'y perdent encore. Elle met des blagues dans les endroits douloureux car le décalage est souvent la seule façon d'approcher quelque chose de vrai sans en subir les micro-agressions quotidiennes. Elle est incapable de faire une chanson triste en piano-voix. Elle le dit avec le sourire de quelqu'un qui a mis du temps à comprendre que c'était une qualité.
La question de qui écrit quoi, pour qui, traverse aussi ses problématiques avec une tranquille insistance. Elle a vu des artistes queers, des femmes, se faire écrire l'histoire de leur propre vie par des hommes qui n'en avaient pas vécu une seconde. Elle cite Pomme, qu'elle connaît depuis douze ans, comme preuve que le moment où une artiste reprend la plume sur sa propre existence est aussi le moment où son public la reconnaît vraiment. Elle compose. Elle écrit. Elle le fait maintenant en proposant à d'autres d'en faire autant. C'est une façon d'occuper l'espace qui ne se réclame d'aucun manifeste, mais qui change les choses tout de même.
Pauline aka Pi Ja Ma est quelqu'un qui, depuis l'âge où elle tenait un crayon, n'a jamais arrêté de dessiner. Pas une semaine, pas un mois. Quelqu'un pour qui créer n'est pas une carrière ou une identité revendiquée, mais quelque chose d'aussi organique que la respiration, et qui produit le même effet : ça régule, ça calme, ça permet de continuer. On n'écoute pas Pi Ja Ma pour être bouleversé au sens du spectaculaire. On l'écoute pour avoir la sensation, soudaine et un peu déconcertante, que quelqu'un a su trouver les mots exacts de quelque chose qu'on n'avait pas encore su nommer : il nous faut vivre avec l’art comme l’on veut vivre avec nos amours.

© Pauline Mugnier
CNB : Quand tu repenses à l'enfant que tu étais, est-ce que tu la reconnais dans ce que tu crées aujourd'hui, ou est-ce que tu as l'impression de réparer quelque chose qu'elle n'arrivait pas encore à dire ?
Pi Ja Ma : À l'adolescence, j'ai quitté très brutalement qui j'étais. Toute ma personnalité d'enfant s'est comme effacée. Je pense que j'étais en acting permanent, d'autant plus que j'étais à la Nouvelle Star entre mes 16 et 17 ans. Il y avait en moi ce besoin impérieux de paraître plus grande, plus adulte, de me transformer physiquement.
Quand j'en suis sortie, j'ai eu l'impression de redevenir moi-même, d'une certaine façon, de redevenir un peu comme j'étais petite. Dans la manière de m'habiller, dans ce que j'avais envie de faire. Je ne me suis pas dit tout de suite : tu vas faire de la musique, du dessin, parce que c'est ce que tu faisais depuis l'enfance. Ça s'est imposé naturellement.
Aujourd'hui, la réparation de tout ce qui m'angoissait enfant se joue au quotidien. J'étais ultra timide, ultra angoissée, phobique des autres, des autres enfants surtout. Les groupes de collégiens me font encore peur aujourd'hui, à 29 ans. Des gens qui m'ont connue petite me trouvent méconnaissable : j'étais vraiment très renfermée.
Ce que je fais artistiquement contribue à ça. Ça m'aide à extérioriser des angoisses accumulées depuis l'enfance. Et j'ai mis longtemps à comprendre que ce n'était pas normal, que tout le monde ne vivait pas en panique constante. Je pensais que si. En parlant avec des gens, j'ai réalisé que non : ce que je vivais était vraiment élevé.
CNB : Tu parles souvent de carnets, de chambres, de lieux clos. Est-ce que ton imaginaire s'est construit davantage à l'intérieur qu'à l'extérieur ?
Pi Ja Ma : Complètement. Je suis vraiment une personne d'intérieur. J'ai un petit côté aventurière, j'adore voyager, mais ma zone de sécurité, c'est chez moi, ou avec des amis très proches. Par contre, je n'ai pas ce besoin de répétition : je n'ai pas envie d'aller toujours aux mêmes endroits, de porter les mêmes vêtements, de manger la même chose. J'aime la curiosité, la découverte.
Cela dit, j'ai besoin de rituels. J'ai toujours ce carnet (mon agenda), plus un autre carnet, un porte-clés, quelques objets que j'emporte partout. Et mon chien. Je voyage beaucoup, je suis rarement chez moi, mais j'ai une sorte de kit de survie qui m'accompagne en permanence. J'ai même toujours un énorme livre dans mon sac que je ne vais certainement pas lire ce jour-là.
Je pense que le nom Pi Ja Ma est né de là aussi. Quand je l'ai choisi, je ne savais pas vraiment pourquoi. Mais je crois qu'il y a ce besoin de confort, d'enveloppement. Plus je vieillis, plus vers 18h-19h j'ai besoin d'être chez moi, entourée de coussins et de couettes, avec des lumières tamisées.
Hier, j'ai fait une interview en extérieur, les gens, les klaxons, l'agitation, et c'était vraiment une épreuve. Ce n'est pas du tout ma zone de confort. Je suis plutôt introvertie, même si j'ai des côtés extravertis. La chambre, la maison : c'est là que tout se passe pour moi.
CNB : Est-ce que tu te souviens du premier moment où créer n'était plus seulement un jeu, mais une nécessité presque physique ?
Pi Ja Ma : En vérité, je n'ai pas mis ces mots-là dessus avant très récemment. Avant, je me disais simplement : voilà, c'est ma personnalité, je suis créative. Mais il y a quelque chose de compulsif dans mon rapport au dessin depuis l'âge de conscience pour être tout à fait honnête. Il existe des photos où j'ai à peine trois ans, entièrement nue, avec juste un carnet et un stylo, en train de gribouiller.
Après, d'autres choses sont venues s'ajouter : la musique, la céramique, les vidéos. Mais le dessin, ça a toujours été un doudou. Hier soir, en rentrant chez moi, j'avais vécu une sorte de traumatisme urbain : un homme m'avait bousculée en trottinette, j'avais vu un enfant se faire renverser par une autre, puis quelqu'un jeter son téléphone dans l'eau et partir... J'étais dans un état ! Je n'arrivais pas à me calmer. Et je me suis mise à dessiner ce que je voyais autour de moi. Et ça m'a calmée.
C'est la seule activité dont je ne me lasse jamais. Il n'y a pas de rupture possible : il n'existe probablement pas une seule semaine dans ma vie où je n'ai pas dessiné. Parce qu'il y a tellement de façons de le faire, la peinture, les feutres, le crayon, la plume. Et j'adore les carnets de voyage, même quand je suis juste à Lille, tout noter, tout dessiner.
Ce qui est intéressant, c'est que je connais peu de gens avec ce genre d'obsession. Hugo en a une aussi : il peut regarder 67 vidéos sur un synthé dans la même journée. Du coup, on se retrouve souvent chacun dans notre coin, complètement absorbés par notre truc, et complètement heureux comme ça. Parfois il se met à dessiner, parfois je m'intéresse à la batterie, et il m'apprend. C'est agréable d'être entouré de gens aussi passionnés par leur travail.
J'ai compris assez tard que ma zone de confort sociale, c'est d'être entourée de gens hyperactifs et obsessionnels : des gens autant contents d'être avec toi que de faire leur truc. C'est seulement à 29 ans que je l'ai compris.

© Pauline Mugnier
CNB : Tu es rentrée très jeune dans une industrie qui contrôle beaucoup la création et l'image. Qu'est-ce que ça fait de revenir aujourd'hui sur scène avec un projet que tu as contrôlé de bout en bout ?
Pi Ja Ma : Il y a eu un déblocage assez remarquable et assez immédiat. J'ai compris ça il y a quelques semaines, en faisant les premières interviews. À 16-17 ans, je fais la Nouvelle Star, je n'avais pas du tout prévu de faire de la musique, donc c'était un peu improbable. D'un coup, ma première scène, c'est devant un million de personnes à la télévision. Ça n'avait strictement aucun sens.
En sortant de là, des labels, des tourneurs, des éditeurs voulaient me signer. On me dit que j'ai de la chance, que c'est une opportunité extraordinaire. J'y vais. Mais parce que je sortais d'une émission où on m'avait imposé beaucoup de choses, j'avais par principe tendance à dire non à tout. Je voulais décider. J'ai réussi à construire l'univers Pi Ja Ma, à le faire exister, mais musicalement, j'étais toujours frustrée. En sortant des albums, j'étais contente deux semaines, puis je me disais : ça ne me ressemble pas vraiment.
Il y a deux ou trois ans, j'ai pensé que la musique n'était tout simplement pas mon truc. Je me sentais bloquée. Il faut toujours montrer son visage, parler de soi. Faire des livres, c'est tellement plus proche de ce que je suis, les salons du livre sont d'un calme absolu.
Et puis j'ai réalisé que je ne m'étais jamais vraiment amusée à faire de la musique. À chaque fois, c'était pour un album, un concert, un single, un featuring. Les featurings, c'est là où je m'amusais le plus, parce qu'il y avait de l'expérimentation avec d'autres personnes.
À un moment, je me suis dit : et si je prenais le temps ? Si je prenais ce que je sais faire, un peu de guitare, un peu de synthé, et si j'essayais de voir à quoi ressemblent mes chansons à moi ? Des gens comme Hugo m'ont dit : ce qu'on préfère chez toi, c'est ça. Alors je me suis lancée, en me disant que personne n'allait écouter, parce qu'au début les maquettes étaient vraiment étranges.
J'ai demandé à Hugo de m'aider à enregistrer, produire et arranger. Son objectif était clair : faire l'album de mes rêves. Sans jamais imposer son égo. Il ne me disait jamais « cette parole ne fonctionne pas » ou « cet accord est mauvais », il était entièrement au service de ce que je visualisais dans ma tête.
On est allés chez mon grand-père, une maison quasiment vide, un espace gratuit. On a installé notre matériel. Et dès les premières sessions, j'ai su que c'était exactement ça. Ensuite, pour la tournée, on a rencontré Horizon, un tourneur que je connaissais depuis longtemps, mais avec qui je n'avais jamais travaillé. Il a adoré l'album et m'a dit : on va faire le concert de tes rêves. J'avais rêvé d'avoir des musiciennes sur scène, je pensais que ça coûterait trop cher, qu'il dirait non. Il a dit oui. On a fait une résidence, on a monté la tournée.
Les filles que j'ai recrutées, je les connaissais à peine. Elles sont incroyablement talentueuses. Et drôles. On ne fait que rire. On travaille très bien ensemble. La tournée ressemble au rêve que j'avais en tête depuis cinq ans : on est presque que des filles, et Hugo seulement en plus ! On s'est d'ailleurs rebaptisés « Almost Lesbians and Hugo ». Il y a une vraie énergie de groupe, de famille.
Avant, on arrivait dans les salles à deux, on portait tout tout seuls, on gérait le merch. Là, on arrive avec l'ingé son, ma manager, les musiciennes, parfois l'ingé lumière, que je n'avais jamais eu. Et les concerts sont vraiment beaux, tout est maîtrisé, et on rit énormément avec le public.
Je suis passée de vouloir arrêter la musique à me dire : fuck, je fais ce que j'aime, et on verra. Et comme d'habitude dans la vie, c'est ce qui fonctionne le mieux.
CNB : Sur scène, qu'est-ce que tu montres volontairement, et qu'est-ce qui t'échappe malgré toi ?
Pi Ja Ma : Je ne suis pas sûre qu'il y ait vraiment des choses qui m'échappent. Je ne suis pas dans le contrôle. Dès qu'une phrase me vient, je la dis, je ne me dis pas « là tu avais prévu de ne pas parler après ce morceau ». J'aime beaucoup l'improvisation sur scène.
Ces dernières années, j'ai participé à énormément de podcasts, et ce que j'aime dans ce format aussi, c'est qu'il n'y a souvent pas vraiment de thème, ça part dans tous les sens. C'est ce que je préfère. Je n'aime pas quand il y a un cadre trop rigide, quand on te dit quoi dire. Même le fait qu'on me dise « le concert doit durer 1h10 », si ça dure 1h ou 1h20, c'est comme ça. Après, il faut respecter les contraintes de salle, bien sûr.
Sur scène, je suis beaucoup plus folle que dans la vie normale. Tu es habillée, maquillée, entourée de tes musiciennes, il y a une tension dès que tu montes. Souvent les gens dans la salle sont un peu stressés aussi, et quand toi tu arrives et tu fais : allez, on s'en fout, ça détend tout le monde.
Ça me donne une grosse dose d'adrénaline et de plaisir. Au milieu de chaque concert, j'ai une pensée : merde, c'est vraiment trop bien. Et c'est fou qu'à un moment j'aie voulu arrêter, parce que j'en avais assez de ne jamais être chez moi. Ce n'était tout simplement pas les bonnes conditions.
Maintenant, avant le concert on joue au Uno. On rit. Après le concert je rencontre les gens, je signe des trucs, c'est simple, c'est fluide. Je m'amuse vraiment. Je ne me dis plus « j'ai pas envie d'y aller » en me maquillant. C'est parce que ce sont mes morceaux, ceux que j'ai écrits et composés. J'ai vraiment hâte de les présenter.

© Pauline Mugnier
CNB : D'autres ont écrit pour toi avant cet album. Qu'est-ce qui t'en a empêchée pendant si longtemps ?
Pi Ja Ma : Il y avait vraiment quelque chose autour du mot « oser ». L'écriture, j'avais commencé à la pratiquer avant, parce que je me disais : c'est la composition de quelqu'un d'autre, je peux écrire par-dessus, ça devrait aller. La composition, elle, c'était de la sorcellerie pour moi. Comment fait-on pour choisir les accords ? Pour savoir où mettre le refrain ?
Au début, je faisais des morceaux avec cinq couplets et un refrain. Mais Hugo me disait : c'est ok si tu veux faire ça. Et j'ai commencé à désacraliser tout ça, notamment en observant la scène de la chanson française. Depuis dix ou quinze ans, il y a des artistes extraordinaires, Angèle, Théodora, Juliette Armanet, qui s'amusent vraiment avec la pop. Ou même Miki, qui parfois aligne des paroles dont on ne sait pas exactement ce qu'elles signifient, mais qui sonnent juste, et au concert les gens les chantent !
C'est ça que j'avais raté : le plaisir. On peut faire les choses comme on veut, dans l'ordre qu'on veut. On n'est pas obligé de sortir Baudelaire à chaque ligne. Avant, ma vision de la chanson française, c'était ça, des phrases compliquées, une exigence littéraire absolue. Aujourd'hui mes textes, je les écris comme je parle. Beaucoup de mes chansons sont nées en dix minutes.
Hugo a beaucoup levé les blocages sur la composition. Il y avait cette idée que tu naissais avec ça, ou que tu avais fait le conservatoire, sinon, tu n'avais pas le droit. Et en écoutant plein d'artistes, notamment françaises, et en commençant à écrire des livres pour enfants, dont j'ai gardé ce principe : plus la phrase est simple, plus elle a de chances de toucher, j'ai compris que c'était faux.
Les gens me parlent souvent de la phrase de Chiale : « notre génération est une catastrophe ». Ils adorent ça. Et moi je me dis : c'est génial. Parce que vraiment, cette chanson a été écrite en dix minutes.
Sur la composition, je me creuse un peu plus la tête, et j'y vais tellement à l'instinct qu'il faut d'autres personnes pour équilibrer. Hugo, puis le mixeur qui est un ami à moi, a réussi à faire ressortir le texte là où mon articulation était parfois incompréhensible. Il n'y a plus vraiment de syndrome de l'imposteur. Je propose maintenant à d'autres artistes d'écrire pour eux, de composer pour eux.
Parce qu'il y a quelque chose qui m'énerve vraiment en ce moment : tous ces jeunes qui sortent de la Star Ac se font écrire leurs chansons par des hommes de 40-50 ans. Des artistes ou des artistes queer, dont les textes parlent de leur vie, de leur expérience, écrits par des hommes hétérosexuels vieillissants. Il y a plein de femmes qui parlent bien mieux de ces sujets. Il faut qu'on se propose davantage. Il y a plein de femmes qui savent utiliser Ableton, qui écrivent, qui composent.
Je pense à Pomme, on se connaît depuis douze ans. Elle a vécu exactement ça : ne pas pouvoir écrire, ne pas pouvoir composer, parce qu'il y avait quinze hommes à sa place. Et au moment où elle a tout repris en main, elle a explosé. Les gens disaient : c'est tellement original. Elle a rempli des Zéniths. C'est ça qui devrait être la norme.
CNB : Le magnétophone est un objet de mémoire imparfaite. Est-ce que cet album est une tentative de fixer quelque chose qui t'échappe ?
Pi Ja Ma : Je me suis beaucoup posé cette question. Le titre est né un peu par hasard, je ne sais plus exactement comment. Mais je savais que je voulais que l'album s'appelle comme ça. Ensuite il fallait l'expliquer.
Il y avait ce truc : tout est relié. Ce que je fais (le dessin, la musique, l'écriture, ma façon de travailler) est très fait à la main, très DIY dans l'esprit. Et ça m'évoquait ce geste : tu prends n'importe quoi dans ta chambre, tu t'enregistres, et ça devient un morceau. Et c'est légitime dans cette forme-là. Tu n'as pas besoin d'un studio à 15 000 euros la semaine.
J'adore tous les sons qui croustillent, toutes les imperfections. C'est pour ça que j'ai fait appel à Hugo : il a vraiment étudié ça pour son propre projet, SOPORI FM, un album pour endormir les gens. Il a des textures, des petits instruments, des synthés, des sons qui font penser à des jeux vidéo ou à des vidéos ASMR. C'était exactement l'ambiance dont j'avais besoin.
Pour 18h37, je lui disais : je veux qu'on recrée l'atmosphère d'un jardin, avec des oiseaux, quelque chose d'apaisé. Pour Le Bus, je lui disais : je veux qu'on entende le crash, la fin d'une relation, tout qui explose, plus aucun repère.
Il n'y a pas vraiment l'idée d'enregistrer sur cassette pour faire puriste, ce côté qui m'énerve un peu, les gens qui vont enregistrer dans une grotte comme si personne n'y avait jamais pensé. Hugo adore Bon Iver, et moi je lui dis tout le temps que c'est de la merde juste pour l'énerver, c'est vraiment un enfer cette pochette, c'est juste un carré, et il vend des t-shirts avec un carré dessus pour 80 euros !
On voulait trouver l'équilibre entre quelque chose d'expérimental, parce que ça m'amuse, est un aspect très propre, très accessible. Je n'aime pas le côté snob de la musique. Je voulais que ça plaise autant aux vieux qu'aux jeunes, que ce soit accessible à tous sans qu'on ait besoin de décoder un univers hermétique. Simple. Ouvert. Pas « vous ne pouvez pas comprendre ».

© Pauline Mugnier
CNB : L'album a été composé sur plusieurs années. Est-ce que tu as eu l'impression, en le construisant, de dialoguer avec différentes versions de toi-même ?
Pi Ja Ma : Oui, carrément. Ce qui est drôle, c'est que certaines chansons ont une vie très longue. La Passion, par exemple, a été écrite en 2020. J'ai dû changer quelques phrases que je n'aimais plus. Mais quand tu aimes une chanson six ans après l'avoir écrite, c'est terrifiant, dans le bon sens du terme, ça veut dire que tu vas l'aimer encore dans six ans. Alors on la garde.
18h37, c'est pareil : la première partie a cinq ans, la deuxième en a trois. Je les ai mélangées pour n'en faire qu'une seule chanson. La plupart des morceaux sont récents, mais ça fonctionnait bien, justement parce qu'on a rendu l'ensemble cohérent en réenregistrant tout avec un instrumentarium réduit : toujours le même micro, quasiment toujours les mêmes sons de synthé, les mêmes textures de guitare. On a aussi posé des harmonies un peu robotisées sur plusieurs chansons. Et finalement, ça tient.
Mais il n'y a pas un thème dans cet album. Le thème, c'est plutôt le son lui-même. Ce n'est pas un album de rupture, ni un album sur la famille. J'ai l'impression que c'est le plus joyeux et le plus léger de ce que j'ai fait, celui où je m'amuse à faire de la musique et où je découvre qui je suis en tant que musicienne. Juste ça. Pas de grand message philosophique derrière.
CNB : Est-ce que faire un album ressemble davantage pour toi à écrire une sorte de journal intime ou à monter un film à partir de scènes éparses ?
Pi Ja Ma : Honnêtement, je ne sais pas vraiment. Mais ça ressemble peut-être plus à un carnet dans le sens scrapbooking. Il y a des mémos vocaux d'iPhone, des phrases griffonnées dans un carnet, des choses qu'Hugo a ramenées aussi. Le morceau Sieste, c'est quelque chose qu'il jouait sur son clavier. Je me suis mise à chanter dessus, et ça a fait un morceau très court, en plus. Il y a ce côté très crafty où on teste plein de choses sans vraiment savoir où on va.
Mais Hugo a eu la bonne idée de lier tous les morceaux entre eux. Il n'y a jamais vraiment de silence entre les chansons, il y a toujours un son qui traîne, un petit bruit, un son de jouet enregistré chez mon grand-père. Et ça, pour le coup, ça ressemble à un film. Je crois que ça s'appelle du field recording : moi je ne connaissais pas ce terme, mais l'idée d'enregistrer en permanence ce qui t'entoure pour créer une ambiance, c'est exactement ça.
Ce qui est beau ensuite, c'est que quand tu fais des clips, ton album devient la bande originale de ton film. En ce moment, on travaille sur un clip pour L'Annonce, la première chanson de l'album. Ce sera la première fois, je crois, qu'on fait quelque chose d'aussi poussé, un mélange de clip vidéo et d'animation. La réalisatrice est en train de faire quelque chose d'incroyable. On est encore dans les dossiers CNC, mais ce qu'elle a proposé me laisse sans voix.
Je me dis que ce sera tellement beau que j'aimerais le projeter dans une salle de cinéma. Il y a quelque chose de vertigineux là-dedans, que la musique puisse donner naissance à un petit film. Et que des gens découvrent une chanson grâce à son clip, c'est quelque chose que j'aime beaucoup. Ça m'arrive encore : je vois un TikTok avec un morceau, je suis subjuguée, et quand je vais l'écouter seule, sans les images, je réalise que c'était surtout l'image. Mais c'est pour ça qu'on a voulu faire ce clip, même si on n'a pas beaucoup d'argent pour en faire des dizaines. Celle-là, je la voyais vraiment avec des images. J'ai trop hâte que ça existe.
CNB : Quand tu composes, est-ce que tu penses d'abord en images plutôt qu'en sons ?
Pi Ja Ma : Oui, je pense. En premier, il y a les images. Pas forcément des clips, plutôt des atmosphères, des scènes. Par exemple, Imbécile, je l'ai vraiment composée et écrite en me projetant dans la moi de 16 ans, celle qui voulait absolument plaire aux garçons, sortir avec quelqu'un, n'importe qui. Et le garçon qu'elle rencontre finit par être méchant et complètement débile. Alors elle lui dit qu'il est un imbécile, et pour qui il se prend.
Tout ce truc-là, je me visualisais dans une version plus jeune de moi, pleine de questions, convaincue qu'il fallait absolument sortir avec quelqu'un parce que tout le monde le faisait. Tu fantasmes un scénario entier, tu penses que cette personne sera là pour toujours, alors que pas du tout. Et souvent, je m'imagine des scènes de films qui n'existent pas encore, ou qui existent ailleurs, ou des souvenirs d'enfance.
Quand je réécoute mes chansons, je retrouve à peu près ce que je voulais faire, l'ambiance que j'avais en tête. C'est comme ça que je décris les choses à Hugo : par des images, des références. Pour La passion, je lui disais que je voulais une basse qui ressemble à la musique de Twin Peaks : et pourtant je n'ai jamais vu Twin Peaks, j'ai seulement toujours écouté la bande originale ! Du coup, avec Yann, le mixeur, on cherchait ensemble « la basse Twin Peaks ».
On communique souvent de façon complètement absurde. Je suis en mode : « non, je veux plutôt un bruit de cuillère ». Mais on se comprend. Et ça, c'est précieux, de se dire qu'on peut communiquer avec des professionnels sans être soi-même un professionnel du vocabulaire technique. Ça libère vraiment.

© Pauline Mugnier
CNB : Si on regardait l'ensemble de ton œuvre (chansons, BD, clips) comme une filmographie, est-ce qu'il y aurait un fil rouge qui apparaîtrait ?
Pi Ja Ma : Oui, je pense qu'il y en a un. Dans les thèmes, il y a des choses qui reviennent souvent. Depuis que je poste des choses sur Internet, depuis environ onze ou douze ans, il y a beaucoup de questions. Je me pose énormément de questions. J'ai même une chanson qui s'appelle Les Questions, que j'ai chantée en featuring avec mon père, et que j'aime beaucoup.
Je crois que je veux absolument dire la vérité. Dire ce que je pense sans trop raconter d'histoires. Je vise le plus brut possible. Souvent, j'ai une émotion qui me traverse ou quelque chose qui m'arrive, et j'y vais immédiatement, faire une BD, la poster sur Instagram, noter une phrase pour une chanson. Il y a quelque chose de très immédiat dans tout ce que je fais depuis le début.
Et aussi, beaucoup parler de ce qu'il se passe dans ma tête. J'ai commencé à le faire en dessin, à le partager sur les réseaux. Et quand j'ai vu que ça parlait aux gens, que le fait de dire « je suis angoissée, j'ai du mal à voir mes amis, ma famille me fait peur » résonnait beaucoup plus fort que quand je chantais Radio Girl et des trucs hyper pop et joyeux, ça a tout changé.
Quand j'ai sorti ma première BD pour adultes il y a deux ans, ça a bien mieux marché que mes précédents albums. Beaucoup plus vendu, beaucoup plus de gens qui en parlaient comme de quelque chose qui les avait vraiment touchés. Ça m'a donné une sorte de validation pour continuer dans cette direction, me dire que ce que les gens aiment, c'est le côté rigolo mais sincère, le fait de dire des choses qui sont parfois la honte. Dans Carnet Secret, il y a « j'ai pas trop d'amis ». Ce genre de phrase, les gens s'y attachent, s'y reconnaissent immédiatement.
J'ai beaucoup lu de livres, notamment de femmes qui racontent des choses très trash sur leur vie ou des pensées très sombres qu'elles ont eues. Et immédiatement, je me suis sentie proche d'elles. Ce sont vraiment les œuvres que je consomme, et donc celles que j'ai envie de produire.
J'ai une obsession avec la vérité. C'est pour ça que je ne supporte pas les chanteurs qui font « je vous adore et sans vous je ne suis rien » en mode surjoué, quand on voit que ce n'est pas sincère. J'ai vraiment un problème avec ce qui est faux. Je ne sais pas d'où ça vient, mais c'est profond.
Et d'ailleurs, quand les gens sur Instagram vont trop loin, me racontent trop leur vie, sont trop intimes avec moi, me sollicitent trop, je leur dis : il ne faut pas faire ça. Il ne faut pas être trop proche de quelqu'un que tu ne connais pas. Ça m'effraie, ce côté relation parasociale. Tout autant que le côté « on est connus, donc on est au-dessus, et vous, vous faites ce qu'on dit », du domaine de l'influence, les injonctions vestimentaires, comportementales. C'est quelque chose que j'essaie à tout prix de ne pas reproduire.
CNB : Est-ce que mettre en scène l'anxiété dans ton art, c'est une façon de la tenir à distance ou de l'accepter pleinement ?
Pi Ja Ma : Un journaliste me disait hier que je parle de thèmes lourds avec des chansons légères, comme Chiale ou Hyperactive Girl, et que parfois, je parle de choses légères avec des arrangements plus tristes. Et je pense que j'ai toujours besoin de ce décalage. Dans ma BD, je parle du moment où j'avais le plus mal dans ma vie, mais j'ai besoin d'y mettre des blagues, de dessiner des choses mignonnes.
Il m'est impossible de faire une chanson triste et sérieuse où je suis en piano-voix et en mode « la vie est dure ». J'ai beaucoup de mal avec le premier degré. Et d'ailleurs, c'est un truc sur lequel il faut travailler, ce n'est pas sain de faire constamment des blagues pour fuir la réalité.
Mais j'ai l'impression que j'assume de plus en plus de parler sérieusement de tout ça. De moi, de mon parcours, de tous les psys que j'ai vus, de mes psychiatres, de mon rapport aux médicaments. Parce que j'ai le sentiment que c'est important. Plus on cache ces sujets, plus on en a honte, plus les gens vont mal. Donc j'essaie de ne pas avoir de pudeur là-dessus.
En même temps, j'essaie de me protéger. Parce que dès que tu parles de quelque chose sur Internet, les gens le détournent, le récupèrent, se moquent, ou te disent que vous êtes trop fragiles, que vous inventez des maladies. Il faut trouver l'équilibre entre l'overshare et la protection de soi. Ce n'est pas toujours facile.
CNB : Est-ce que tu as parfois l'impression que la douceur est sous-estimée comme force artistique ?
Pi Ja Ma : Dans notre génération, pas forcément. Mais la lenteur et la douceur, c'est surtout du côté capitaliste de la musique qu'elles sont mal vues. Ça fait longtemps qu'on n'a plus travaillé avec un gros label, mais à l'époque, sortir une chanson triste ou lente, c'était se tirer une balle dans le pied. Aujourd'hui, tu prends Ils me rient tous au nez de Théodora, qui n'est pourtant pas une chanson qui va vite ou qui est hyper fun, et ça marche.
Je pense aussi à November Ultra, de la musique très douce, en anglais alors qu'elle est française, et qui a pourtant percé à l'étranger. J'ai l'impression que beaucoup de femmes et d'artistes queer ont fait des albums différents, parlé de choses différentes, et ce faisant, ont ouvert des portes pour d'autres.
Dès qu'une artiste comme Théa, Théodora ou November Ultra sort un album, tu vois apparaître dix mini-Théa et dix mini-Théodora derrière, qui ne font pas du tout la même chose, mais qui se sentent légitimes de le faire. Quand Angèle est arrivée, ça n'a pas produit cinquante clones, mais ça a créé un effet de permission. Juliette Armanet pareil : au début on disait que c'était trop Véronique Sanson, trop ringard, et puis d'un coup tout le monde faisait du son 80s et c'était complètement accepté.
Et je trouve ça vraiment beau. Aux Victoires de la Musique notamment, ce sont ces artistes-là, avec des œuvres plus originales, plus engagées, qui sont récompensées. Je pense à Yoa, à Solane, elles arrivent, elles jettent un énorme pavé dans la mare, et après les gens se sentent plus libres. Que ces femmes soient récompensées, invitées à des émissions comme la Star Ac', pour moi c'est une vraie révolution.
Après Me Too, les gens disent souvent que rien ne bouge. C'est un peu déprimant, et un peu vrai. Mais d'un autre côté, je trouve que les femmes ont vraiment grand remplacé les hommes dans la musique française. Les rappeurs restent les plus streamés, c'est incontestable, mais les femmes ont énormément gagné du terrain. On commence à moins les faire chanter sur des choses sexistes, même si on n'est même pas à la moitié du chemin. Loin de là.
CNB : En enfin, ma question finale, celle que je pose à tous les artistes que je rencontre. Est-ce que tu sais pourquoi tu fais de la musique et du dessin ?
Pi Ja Ma : Le dessin, ça fait tellement partie de moi. C'est cliché à dire, mais c'est vrai. Je n'ai jamais arrêté. Et j'ai eu la chance d'être encouragée très tôt, mon père a fait les beaux-arts quand il était jeune. Même si je n'ai pas grandi avec lui, à chaque anniversaire, chaque Noël, il m'offrait des crayons, du matériel. Et mes deux parents ont toujours été fans de ce que je faisais, même quand c'était vraiment moche, quand j'étais bébé. Ils m'ont encouragée sans jamais vraiment me mettre en garde contre une carrière artistique, même s'ils ont quand même dit : fais peut-être aussi des études autres qu'artistiques, au cas où. Ils voyaient que j'étais déterminée, que très jeune je savais un peu où j'allais, je postais déjà sur Internet, j'étais à fond.
La musique, c'est différent. Jusqu'à cette année, j'ai toujours eu des doutes. Je me demandais : pourquoi tu fais ça ? Est-ce que c'est pour te faire aimer ? Pour te faire valider ? Pour exister ? Et récemment, en concert, j'ai compris : c'est simplement parce que j'adore chanter. J'adore écrire des chansons. Pendant longtemps, j'adorais sortir pour danser, et j'avais un gros problème avec l'alcool. Donc je ne sors plus, je ne bois plus. Mais je retrouve toute cette adrénaline sur scène : la musique forte, la danse, le corps en mouvement. Dans la famille, il y avait une tradition : une enceinte dans la salle de bain, et chacun mettait sa musique sous la douche. Il y avait de la musique partout, tout le temps.
Mais ça a mis du temps à se mettre en place, que je comprenne que j'aimais vraiment faire ça. Jouer de la guitare, chanter, ce n'était pas du tout inné. La plupart des musiciens commencent très jeunes et savent dès l'enfance qu'ils veulent monter sur scène. Moi, non. C'est pour ça que je ne me suis jamais vraiment sentie à l'aise dans les groupes de chanteurs et chanteuses.
Il y a quelque chose de physique là-dedans. Comme les gens qui aiment la musique viscéralement, parce qu'il y en a d'autres qui s'en fichent complètement et n'en écoutent jamais. Moi, petite, quand mes parents m'ont fait découvrir Stevie Wonder et les Beatles, j'étais vraiment transcendée. J'avais des frissons. Pas en me disant « c'est ce que je vais faire de ma vie », juste en prenant conscience que j'adorais pleinement ça. J'adore la musique, c'est tout.
Retrouvez Pi Ja Ma à La Cigale le 26 janvier 2027 et en tournée dans toute la France : https://www.fnacspectacles.com/event/pi-ja-ma-la-cigale-21220026/
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