Rencontre avec Claïna Clavaron/Claïmax : L'acmé prodigieuse
Ancienne pensionnaire de la Comédie-Française, née en Haïti et arrivée en France à l’âge de trois ans et demi, Claïmax aborde la musique comme elle aborde la scène, double langage d'une identité multiple : en donnant corps aux silences, aux identités fragmentées et aux histoires que l’on oublie de raconter. Avec Journal d’une adoptée partie 1, son premier EP, l’artiste franco-haïtienne transforme une quête intime en une œuvre narrative où le rap, le R’n’B, la poésie et le théâtre se rencontrent. Non pour refermer les blessures dans un récit de résilience logiquement ordonné, mais bien pour ouvrir un espace où les contradictions peuvent enfin réellement prendre corps.
Son nom d’artiste, Claïmax, pourrait se percevoir comme le Ziggy de David Bowie. Voici un nouvel espace à soi, une manière de prendre la lumière sans livrer toute son intimité. Pour certains il faut une chambre, pour d'autres il faut un nom.
Avec Journal d’une adoptée, son premier EP paru en mars 2026, elle déplace le récit de l’adoption. Non plus seulement celui des parents, du désir d’enfant ou de la famille recomposée, mais celui de l’enfant devenu adulte, qui doit apprendre à habiter une histoire commencée avant lui. À travers ce récit complexe, les questions demeurent, les paradoxes aussi. Claïmax ne cherche pas à rendre son parcours exemplaire : elle cherche à le rendre audible.
Sa musique se déploie comme une pièce de théâtre dont les interludes seraient les coulisses. Le rap y côtoie le R&B, la poésie rencontre le théâtre, l’intime se glisse dans les détails les plus ordinaires. Un inconnu croisé dans le métro devient le sujet de Mr5h, tandis que Léa donne à l’amour queer la délicatesse d’une présence plutôt que la ferveur d’un manifeste. Chez Claïmax, l’émotion ne réclame pas d’emphase, elle se loge dans un regard, une hésitation, une phrase que l’on n’avait jamais osé prononcer. Les anges se cacheraient-ils dans les détails aussi ?
La dernière chanson du projet, Haïti, ouvre la fenêtre sur une mémoire plus vaste que la seule trajectoire individuelle : celle d’un pays, d’une culture, d’un lien que la distance ne saurait jamais abolir. Retrouver ses origines ne signifie pas revenir à une identité intacte, qui aurait attendu sagement d’être retrouvée. Il s’agit plutôt de composer avec les fragments, de faire place à ce qui manque, d’interroger ce que l’on reçoit autant que ce que l’on ignore. La musique devient alors une recherche en acte, libre de ses filiations comme de ses mélanges.
Cette liberté que seul en 2026 nous pouvons trouver dans l'art se pare d'un certain idéal politique personnel. Claïmax refuse la résilience obligatoire, cette injonction à transformer toute blessure en victoire et toute épreuve en leçon. On peut avancer sans prétendre que la douleur était nécessaire. On peut raconter sans se justifier. Et l’on peut faire œuvre de soi sans devenir le symbole de quiconque.
De la scène à la chanson, du maquillage à l’écriture, elle poursuit ainsi le même geste : choisir comment apparaître, sans laisser les autres décider seuls de ce qu’ils voient. Son art ne consiste pas à combler les silences à tout prix, mais à leur donner une forme, une musique, une place.
Car reprendre son histoire, ce n’est pas en effacer les zones d’ombre, c'est trouver la juste lumière pour pouvoir les éclairer autrement.

© Pauline Mugnier
Culture is the New Black : Ton premier EP s’intitule Journal d’une adoptée, mais tu as expliqué qu’au départ, tu ne souhaitais pas nécessairement réaliser un projet consacré à l’adoption. Les chansons ont été écrites à différents moments, avant de commencer progressivement à dialoguer entre elles, jusqu’à dessiner un véritable parcours. As-tu eu le sentiment de découvrir le sujet de ton propre disque au fil de son écriture ?
Claïmax : Oui, vraiment. Au départ, je m’étais simplement dit que j’allais sortir quelques chansons, quelques singles. Puis j’ai écrit Haïti, qui est finalement devenue la dernière chanson du projet, et je me suis dit que je pouvais faire quelque chose de beaucoup plus ambitieux, que je pouvais véritablement m’adresser aux personnes adoptées.
Je me suis alors demandé comment faire dialoguer ces chansons entre elles. Au début, j’étais partie sur une construction autour des quatre saisons. C’est d’ailleurs pour cette raison que, dans le sound design de chaque morceau, on entend plus ou moins les saisons se succéder.
Ensuite, j’ai repris cette construction en y ajoutant des interludes que j’ai écrits pour faire le lien entre les chansons, mieux comprendre ce qui les reliait et ce qu’elles racontaient dans leur ensemble.
CNB : Est-ce que Journal d’une adoptée est finalement moins le récit d’une histoire que la découverte progressive de ce que cette histoire avait déjà déposé en toi ?
Claïmax : C’est peut-être davantage cela, en effet. Cette histoire avait déjà déposé quelque chose en moi. Je crois que c’est vraiment le moment où l’on arrive, artistiquement, à mettre des mots sur des sensations.
J’ai vraiment l’impression que c’est ce qui s’est passé. Il y avait des émotions, des réalités qui me dépassaient et qui ne racontaient pas seulement mon histoire. J’ai trouvé cela fou de pouvoir, à partir de ma propre expérience, raconter aussi celle des autres.
CNB : Le mot « journal », justement, est intéressant. Un journal intime est normalement un endroit où l’on écrit pour soi, parfois sans même imaginer que quelqu’un d’autre pourra le lire un jour. Or, tu as transformé quelque chose de profondément privé en une œuvre publique. À quel moment l’expérience cesse-t-elle de t’appartenir pour devenir de la matière artistique ?
Claïmax : C’est au moment où je commence à faire écouter mes chansons aux autres. C’est là que je me suis dit qu’il fallait que ce soit public.
Et c’est vrai que ce n’était pas facile. Par exemple, la chanson Haïti est vraiment très profonde. Je me suis dit : « Vas-y, les gens ne vont pas aimer. Ils vont être en PLS. »
Finalement, c’est la chanson qui les a le plus émus, parce que chacun arrive à se retrouver dans l’une des phrases. Elle permet aussi, parfois, de découvrir des choses sur la doctrine, sur les rapports entre la France et Haïti. Et ça, c’est vraiment intéressant.
CNB : Tu évoques justement Haïti, et le morceau permet de comprendre les deux réalités. Est-ce que tu as dû apprendre à distinguer ce qui devait être raconté de ce qui devait rester un peu à toi ?
Claïmax : J’avoue que je ne me suis pas posé autant de questions. Je me suis simplement demandé avec quoi j’étais à l’aise à l’idée de parler en public. Et je me suis autorisée à utiliser ces parties-là. Il y a plein de choses qui restent vraiment intimes, que je ne dévoile pas. Ce projet n’est pas une thérapie. Pour ça, j’ai ma psy. C’est avant tout une manière de raconter l’histoire d’une personne adoptée. Mais pas seulement : c’est aussi celle d’une personne qui a réussi, d’une certaine façon, à s’en sortir. J’avais envie de transmettre un petit message de lumière, parce que, souvent, on se retrouve seul. Et recevoir un message de lumière, ça fait du bien.
CNB : L’EP s’ouvre sur un prélude de trente-cinq secondes, puis enchaîne avec Mr5h, avant de passer par deux autres interludes, Léa et Haïti. Cette construction ressemble presque davantage à celle d’une pièce de théâtre ou d’un court métrage qu’à celle d’un EP traditionnel. Avec ton passé de comédienne, est-ce que tu composes spontanément en pensant à la scène, aux respirations et à l’entrée des personnages ? Est-ce que tu écris des chansons ou est-ce que tu mets en scène des chansons ?
Claïmax : Je mets davantage en scène des chansons. Après, j’écris aussi. Mais c’est vrai qu’il y a une partie de moi qui, lorsqu’elle écrit, imagine directement ce que cela pourrait donner sur scène et ce qu’on pourrait en faire.
Je me projette tout de suite dans cette dimension. Et j’avoue que j’aimerais beaucoup que quelqu’un utilise ces chansons pour une pièce de théâtre ou pour un autre projet artistique. Ça me rendrait très heureuse.
CNB : Tu viens d’un univers où le texte est incarné par un corps, un visage, une voix et un espace. Tu arrives maintenant dans une musique où la voix peut être seule porteuse du personnage. Qu’est-ce que la chanson t’autorise que le théâtre t’interdisait ?
Claïmax : Je ne dirais pas que le théâtre m’interdisait certaines choses. Mais ce qui est intéressant avec la chanson, c’est justement cette vulnérabilité.
Le fait de devoir chanter peut être effrayant. La première fois que j’ai chanté, ça m’a fait peur, parce qu’on ne peut pas se cacher derrière les mouvements, derrière une pièce de théâtre ou derrière tous les collègues qui nous entourent. En fait, on est souvent seul. Même lorsqu’on a des musiciens avec soi, ils ne chantent pas nécessairement avec nous. J’aime bien cette adrénaline. Je crois que c’est précisément cet endroit-là, cette adrénaline, qui m’a permis d’expérimenter de nouvelles choses.
CNB : Il y a une phrase qui me semble traverser un peu tout ton projet : regarder ceux que les autres ne regardent pas, ou ne regardent plus. Dans Mr5h, tu racontes cet homme rencontré à cinq heures du matin dans le métro. Tu observes sa solitude sans oser immédiatement entrer en contact avec lui. C’est une histoire qui pourrait être simplement sociale. Pourtant, tu en fais quelque chose de très intime. Est-ce que tu écris sur les autres parce qu’ils te permettent de parler de toi sans avoir à te regarder directement ?
Claïmax : Oui, je crois qu’il y a une partie de ça. C’est indéniable. Je pense qu’on est forcément touché par certaines sensibilités parce qu’elles nous touchent personnellement, parfois parce qu’on les a nous-mêmes vécues, parfois parce qu’elles correspondent à des expériences vécues par des proches.
Donc oui, forcément, il y a un peu de cela. Mais pas seulement.
CNB : Mr5h est une chanson assez étonnante pour un premier projet. Au lieu de commencer par ton histoire, tu commences par celle d’un inconnu. Pourquoi avoir choisi de faire entrer quelqu’un d’autre dans ton journal avant d’y entrer toi-même ?
Claïmax : J’avoue que parler de moi n’était pas forcément une évidence. En revanche, parler des autres me paraissait plus naturel. J’ai été nourrie par des chansons de Brel, de Barbara. Brel, par exemple, parle des autres. Et c’est précisément ce qui me touche dans son travail. Il y a aussi des chansons comme Les Gens qui doutent, d’Anne Sylvestre. C’est magnifique. Ce sont des œuvres qui m’ont donné envie de faire de l’art, du théâtre et aussi de la musique.
CNB : Les Gens qui doutent, justement, ou encore les chansons de Brel comme Ces gens-là, nous invitent à passer par le regard de l’autre pour mieux comprendre quelque chose de nous-mêmes. Dans les paroles de Monsieur 5 Heures, il y a cette tension entre le regard extérieur, celui des gens qui jugent, et ce qui se joue intérieurement chez cet homme. Cela rejoint quelque chose de très présent dans ton parcours : être regardé, interprété, assigné à une identité, puis reprendre possession de son propre récit. Est-ce que l’un des grands sujets de Claïmax n’est finalement pas le droit de raconter soi-même les personnes que le monde croit déjà connaître ?
Claïmax : Le droit de raconter soi-même les personnes que le monde croit déjà connaître ? Non, je ne dirais pas exactement cela.
Je parlerais plutôt du fait de porter un regard différent sur l’autre, de prendre réellement le temps de le regarder. En fait, il s’agit davantage de donner la parole à des personnes dont on croit connaître l’histoire, alors qu’on ne la connaît pas vraiment. C’est vraiment ça.
CNB : Puis arrive Léa. Le disque change alors un peu d’aura. On passe de la solitude observée à quelque chose de beaucoup plus affectif, presque amoureux, avec cette attention portée aux gestes, aux manies et aux fragilités de l’autre. Pourquoi fallait-il que l’amour apparaisse dans ce journal ? Est-ce que tu voulais montrer que la quête d’identité ne se joue pas seulement dans la recherche de soi et de ses origines, mais aussi dans la manière dont on apprend à être aimé et à aimer ?
Claïmax : Oui, aussi. Après, dans Mr5h, il y a déjà de l’amour, en vérité. Il y a cette dimension générationnelle. L’homme est plus âgé, et il y a cette idée d’aimer aussi les personnes qui nous ont précédés, nos aînés.
Les générations sont importantes pour moi. J’accorde beaucoup d’importance au fait d’aimer les plus anciens. Mais c’est vrai que, dans Léa, mon intention était surtout de porter un regard sur l’amour queer qui puisse être différent de celui auquel les représentations habituelles nous ont habitués.
Lorsqu’on raconte des histoires d’amour queer, ou même lorsqu’on représente les personnes queer en général, on retombe souvent sur les mêmes codes : la nuit, notamment, et des récits principalement centrés sur le fait d’être queer, plutôt que sur la personne elle-même. Dans Léa, il n’y a que le prénom de Léa. Pour le reste, on ne raconte qu’elle : ses manies, ses angoisses, ses sourires. On la décrit, tout simplement. Je trouvais intéressant de remettre cela au centre. Au fond, c’est aussi ça, l’amour.
CNB : Dans Léa, tu écris sur quelqu’un que tu observes beaucoup, que tu détailles presque comme une comédienne observerait un personnage : ses gestes, son corps, ses lunettes, ses cheveux, ses manies. Est-ce que ton regard d’actrice transforme ta manière d’aimer les gens ?
Claïmax : C’est possible. Je pense qu’il y a quelque chose de très descriptif dans ma manière d’écrire, et j’adore décrire. Je pense que le fait de bien décrire une chose, une odeur, par exemple, peut raconter deux fois plus que de belles phrases ou de belles images.
CNB : Est-ce que tu tombes amoureuse des personnes réelles ou aussi des petits personnages qu’elles deviennent dans ton imagination ?
Claïmax : Je pense qu’il n’y a jamais de petits personnages. C’est ça, le truc.
Il y a simplement des personnes qui prennent moins de place dans l’espace, mais, en soi, toutes les personnes prennent de la place. Chacune a sa propre importance. Et c’est aussi pour cela qu’on arrive à les aimer. Oui, on arrive à les aimer.
CNB : Amoureux, sorti en juin, arrive après Journal d’une adoptée. Ce morceau me semble intéressant précisément parce qu’il déplace ton écriture vers quelque chose de moins directement autobiographique.
Après avoir beaucoup travaillé sur les liens que l’on reçoit (l’affiliation, les origines, la famille, les blessures), tu t’intéresses ici à un lien que l’on choisit davantage. Est-ce que parler d’amour t’a semblé plus intime que parler de ton histoire ? Ou, au contraire, plus libérateur, parce que tu pouvais enfin raconter une relation sans y apporter tout le poids de ton passé ?
Claïmax : Je ne sais pas. En vérité, je trouve que parler d’amour est tellement général que ce n’est pas facile à raconter. C’est aussi pour cela que, même dans Amoureux, lorsqu’on écoute les paroles, je ne sais pas si l’on perçoit tout de suite ce qu’il y a derrière. Ça me fait beaucoup rire, parce que la chanson fait danser alors que, derrière, il y a quelque chose de beaucoup moins léger, qui ne se traduit pas forcément dans le son.
CNB : Il y a ensuite Haïti, qui semble faire basculer le projet de l’intime vers quelque chose de plus historique, culturel et politique. Tu as expliqué avoir voulu y faire entendre le point de vue des personnes adoptées, mais aussi avoir recueilli des témoignages avant d’écrire le morceau. Comment écrit-on sur une histoire qui est à la fois la sienne et plus grande que soi ?
Claïmax : Je ne me suis pas posé autant de questions. Pour moi, il s’agissait surtout de rencontres. Je ne savais pas nécessairement ce que j’allais en faire. On m’a proposé, peut-être, d’en faire du théâtre. J’avais recueilli plein de témoignages de personnes adoptées, des personnes plus âgées, d’autres plus jeunes.
Je ne leur avais pas forcément dit que j’allais en faire quelque chose. Je les avais simplement rencontrées et je leur avais expliqué que je voulais en savoir davantage sur elles. On a discuté, beaucoup discuté.
Et puis, comme je n’arrêtais pas d’écrire, de plus en plus, à un moment, tout cela est devenu une chanson. Et ça m’a un peu dépassée. J’avoue que je n’ai rien calculé sur cette chanson. Tout s’est fait spontanément, à partir de toutes ces choses qui se sont passées dans ma vie et qui m’ont amenée à me dire : « C’est bon, tu peux écrire là-dessus. »
CNB : Tu es née en Haïti, tu es arrivée en France très jeune, puis tu es devenue comédienne au sein d’une institution aussi chargée symboliquement que la Comédie-Française. Ton parcours est assez vertigineux : il relie un pays dont tu as été séparée à une institution française qui incarne, entre autres, une certaine idée du patrimoine culturel national. Est-ce que tu as parfois pensé à ce paradoxe ? Est-ce que devenir artiste au sein de cette institution a changé ton rapport à la France ou ton rapport à Haïti ?
Claïmax : Pour le coup, non. J’avais une étiquette populaire. En revanche, je trouve important de faire avancer ma connaissance de l’histoire d’Haïti et de connaître aussi celle de la France. Malgré moi, j’ai été mêlée à l’histoire de la France. La rejeter serait un peu absurde, parce que j’aime aussi la France. Voilà, c’est ça.
CNB : Tu as choisi Claïmax comme nom d’artiste, alors que ton nom civil est Claïna Clavaron. Ce changement paraît presque théâtral, comme si un nouveau personnage entrait en scène. Mais tu as également expliqué que ce nom te permettait notamment de prendre une certaine distance avec ton nom de famille. Qu’est-ce que Claïmax peut dire ou faire que Claïna ne pouvait pas encore se permettre ?
Claïmax : Claïmax, c’est une manière de se placer un peu au-dessus des problèmes familiaux.
Il y a cette idée que Claïmax raconte simplement des histoires. Cela protège aussi un peu ma famille, parce que certaines personnes ne savent pas que Claïna Clavaron et Claïmax sont une seule et même personne. Elles ne font donc pas immédiatement le lien avec ma famille, en se disant : « D’accord, Clavaron, c’est telle famille. Ah c’est donc de cette famille dont elle parle. » Non, c’est simplement : « D’accord, c’est une artiste qui raconte des histoires. » Et c’est ça qui était important pour moi dans mon rapport au conte.

© Pauline Mugnier
CNB : Le mot « climax » désigne le point de tension maximal d’un récit. C’est un terme dramaturgique autant que musical. Or, tu viens précisément du théâtre et tu construis aujourd’hui un projet extrêmement narratif Est-ce que Claïmax est la femme qui arrive au moment où l’histoire cesse d’être subie et commence à être racontée ?
Claïmax : Oui, c’est vraiment ça. Je me suis dit que ce nom était parfait, parce qu’il arrivait au moment du climax de ma vie.
En fait, je voulais essayer de créer mon propre climax, de raconter les choses différemment et de créer des œuvres qui racontent aussi mon histoire.
CNB : Qu’est-ce qui doit encore arriver après le climax ?
Claïmax : J’ai actuellement un single qui s’appelle Enfant doué(e). Je l’ai écrit après avoir découvert un livre intitulé L'avenir du Drame de l’enfant doué. C’est une œuvre musicale que j’ai vraiment adorée et que j’ai trouvée particulièrement éclairante dans ma vie. J’en ai fait une chanson qui, en tout cas pour moi, représente ce que j’ai ressenti en découvrant ce livre.
Et puis, il y aura la sortie de Journal d’une adoptée, partie 2.vCe sera la suite, la fin de la boucle, mais aussi le début d’une nouvelle aventure, avec une sonorité très différente, notamment sur le plan instrumental. Il y aura même de la pop ! Je ne pensais pas faire de pop un jour, donc c’est vraiment très chouette. Il y aura aussi de la drum and bass. Le projet racontera ma traversée vers les États-Unis, ainsi que, dans un mouvement inverse, celle de mes ancêtres, qui ont été réduits en esclavage. Tout cela se retrouvera dans la musique.
C’est un projet auquel je tiens particulièrement. Et puis, il y a le cinéma. Oui, au cinéma, ça va aussi ! Il y a toujours l’actrice, bien sûr.
En ce moment, je suis en tournage d’un long métrage intitulé Martra Trap, coproduit par Jamel Debbouze, avec un rôle principal qui m’a été confié. Je suis également allée tourner un long métrage en français Afrique du Sud.
CNB : Ton passage de la Comédie-Française à la musique pourrait être raconté comme une rupture, mais j’ai plutôt l’impression qu’il existe une continuité très profonde entre les deux. Tu quittes une institution de répertoire pour construire ton propre répertoire. La musique est-elle devenue l’endroit où tu peux enfin écrire les personnages que tu aurais peut-être voulu jouer ?
Claïmax : Un petit peu, je crois.
En tout cas, je m’amuse davantage dans mes clips que dans mes cours. Mais c’est vrai que, dans une institution, les rôles que l’on te propose dépendent souvent de ton âge, de ton genre et de beaucoup d’autres critères. On te dirige assez naturellement vers certains types de personnages.
Peut-être que certains de ces rôles ont été créés dans une école ou une tradition artistique qui privilégie certaines représentations. Il faut alors apprendre à négocier avec cela, et c’est normal.
Aujourd’hui, je suis beaucoup plus libre, et je profite un peu de la place que je peux prendre.
CNB : Tu as commencé le théâtre très jeune et tu as expliqué que le maquillage représentait déjà pour toi un grand moment de concentration, presque un rituel pendant lequel tu entrais dans ton rôle. Aujourd’hui, l’image de Claïmax (le maquillage, les coiffures, le corps, les clips, la présence scénique) semble également participer pleinement à ta musique. Est-ce que tu considères l’apparence comme une partie de ton écriture ?
Claïmax : Chaque chanson possède vraiment sa propre esthétique.
Je crois que le maquillage, c’est précisément le moment où tu écris sur ton visage.
CNB : Où s’arrête le personnage lorsque le maquillage disparaît ?
Claïmax : Je pense que le personnage ne disparaît jamais complètement de toute cette musique. Mais c’est vrai qu’enlever son maquillage est toujours un petit moment particulier. C’est comme après une pièce de théâtre : chaque fois qu’on retire son maquillage, il y a une période de transition entre le moment où l’on a joué et celui où l’on redevient soi-même.
CNB : C’est assez proche de ce que faisait David Bowie avec Ziggy Stardust. Il y avait cette difficulté à savoir où le personnage s’arrêtait. C’est aussi en retirant le maquillage et en abandonnant le personnage que Bowie pouvait se retrouver lui-même. C’est une manière d’utiliser la musique pour explorer cette frontière. Ce qui me frappe dans ton projet, c’est que tu refuses assez naturellement les frontières : rap, slam, R’n’B, pop, théâtre, poésie, danse, performance… Même ton parcours professionnel semble fonctionner par déplacements successifs plutôt que par spécialisation. Est-ce que tu cherches réellement un genre qui serait le tien, ou est-ce que l’idée même de devoir choisir une case te paraît étrangère à ta manière de créer ?
Claïmax : Ça me paraît étrange. Je ne sais pas, pour moi, c’est juste de l’art !
Je trouve très bizarre qu’aujourd’hui, on mette des cases partout. Et ça m’angoisse, parce que l’art est justement fait pour créer, pour faire ressentir quelque chose aux autres qui diffèrent de ce qui existe déjà. Alors, quand on nous impose des catégories, je me demande si l’on peut vraiment continuer à faire ressentir quelque chose lorsqu’on doit correspondre à des critères pour pouvoir vivre de son art.
Je ne sais pas.
CNB : Tes interludes sont particulièrement intéressants, parce qu’ils empêchent l’EP de devenir une simple succession de chansons, comme c’est le cas dans beaucoup de projets, soyons honnêtes. Ils créent des ellipses, des silences et des passages d’un état à un autre. Qu’est-ce que les interludes se permettent de raconter dans tes projets ?
Claïmax : De manière générale, les interludes sont beaucoup plus proches de la poésie, dans la mesure où ils sont très écrits. Je peux me permettre d’être un peu plus descriptive, alors que, dans les chansons, il faut quand même aller davantage droit au but, même si j’aime beaucoup écrire.
Écrire une chanson centrée sur une mélodie ou un morceau de rap, ce n’est pas la même chose qu’écrire un interlude qui contient du spoken word. C’est précisément ce qui se passe dans mes interludes : je peux développer cette dimension poétique et prendre davantage le temps de construire les choses. Les interludes instrumentaux, eux aussi, sont généralement très écrits. Parfois, je pars simplement d’une base sonore, comme celle que l’on pourrait entendre dans le métro.
Autour de cette base, je raconte des bruits, des personnes qui parlent entre elles. En fait, ce n’est pas tout à fait le même travail. C’est quelque chose de plus cinétique, de plus lié au mouvement et aux sensations.

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CNB : Tu as parlé de tes influences rap et pop, mais aussi des cultures vaudoues et haïtiennes, notamment dans la fabrication des interludes. Cela crée quelque chose d’assez passionnant : une musique très contemporaine qui semble pourtant rechercher certaines formes de spiritualité. Est-ce que tu cherches à retrouver une mémoire culturelle qui t’a été en partie retirée, ou est-ce que tu inventes aujourd’hui ton propre rapport à cette mémoire ?
Claïmax : Je crois que j’invente mon propre rapport à cette mémoire, parce que je ne peux pas faire comme si j’avais grandi dans cette culture. Mais, justement, je suis en train de la redécouvrir aujourd’hui. Et il est important pour moi que cela donne naissance à quelque chose d’hybride.
C’est comme un enfant qui retourne dans son pays d’origine : il ne va pas forcément se reconnecter immédiatement à toutes ses racines. Je trouve donc important que la musique fasse entendre cette hybridité. Je ne peux pas m’inventer une culture à laquelle je n’ai pas eu la possibilité d’être pleinement reliée. Et c’est précisément ce genre de démarche qui m’intéresse.
CNB : Tu as déjà dit quelque chose qui me semble particulièrement important : tu ne sais pas si ton histoire t’a rendue plus forte, mais tu sais qu’elle t’a rendue forte à certains endroits, parce que tu as vécu des choses auxquelles d’autres personnes n’ont pas été confrontées. Cette nuance me paraît beaucoup plus intéressante que le récit classique de la résilience. Est-ce que tu refuses finalement l’idée qu’une blessure doive nécessairement devenir une force ?
Claïmax : Oui, je pense qu’on peut être très fort sans être obligé de subir des choses difficiles. Je pense que les blessures font grandir plus vite. Mais est-ce que c’est mieux de grandir plus vite ? Parfois, grandir trop vite, c’est passer à côté de certaines très belles années. C’est aussi risquer de manquer de bonnes rencontres et de s’exposer à d’autres problèmes.
On peut également se retrouver dans des situations où l’on ne parvient pas à rester dans un seul personnage, à trouver une forme de stabilité. On peut être exposé beaucoup plus rapidement à des personnes et à des situations très lourdes.
CNB : Pour revenir à Enfant doué(e), qui sort donc vendredi prochain, le titre me semble ouvrir une question particulièrement intéressante. « Doué » peut désigner le talent, mais aussi quelque chose que l’on a reçu, quelque chose dont on a été doté avant même de savoir ce que l’on allait en faire. Après Journal d’une adoptée, où tu interroges ce qui nous est transmis sans que nous l’ayons choisi, est-ce qu’Enfant doué(e) déplace cette question vers un autre héritage : celui des capacités, des attentes et des identités que les autres projettent sur nous ?
Claïmax : Oui, c’est vraiment ça. La chanson est construite en trois parties. Je ne voulais surtout pas calculer son format en fonction de la radio ou du marketing.
Au début, c’est presque comme un interlude. Puis, au milieu, il y a une véritable partie chantée qui raconte une solitude. Ce ne sont que des questions. Il y a un enfant qui est capable de se poser toutes ces questions. Tout le monde croit qu’il est adapté, qu’il sait faire les choses, que tout va très bien pour lui. Mais, en réalité, il est inadapté. Il aimerait sans cesse pouvoir recommencer sa vie, parce qu’il ne comprend pas ce qui se passe autour de lui.
La dernière partie est véritablement un message d’espoir. Je l’avais un peu imaginée comme quelque chose d’énorme, presque comme un grand logo. C’est l’enfant devenu adulte qui reprend des forces et qui dit : « D’accord, nous allons garder les pieds sur terre. »
L’idée, c’est de rester debout, de faire face à ce qui nous arrive, de rester forts, de rester là et de construire notre avenir.
CNB : J’ai une dernière question, un peu particulière : c’est celle que je pose à tous les artistes que je rencontre. Dans ton cas, elle se décline en deux parties. Est-ce que tu sais pourquoi tu fais de la musique ? Et est-ce que tu sais pourquoi tu es actrice ?
Claïmax : J’avoue que c’est peut-être un peu prétentieux de ma part, mais si je suis là, c’est parce que j’aimerais laisser une trace pour tous les enfants qui me ressemblent, au moins un petit peu. Leur donner de la force pour réaliser leur rêve.
Certes, je suis noire, mais je viens également d’une petite ville où il fallait marcher vingt minutes pour rejoindre le premier bus, puis aller jusqu’à une grande ville pour prendre un autre bus qui mettait une heure. Je pense à tous ces enfants qui se disent, « ce n’est pas possible », en leur montrant que si, c'est possible.
J’espère, en tout cas, pouvoir travailler suffisamment pour que les choses soient plus faciles pour eux demain.

© Pauline Mugnier
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