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Rencontre avec The Sophs : Derrière nos masques

  • Hugo Lafont
  • il y a 5 heures
  • 15 min de lecture

Il y a des groupes qui arrivent avec un son, d’autres avec une attitude. The Sophs, les six petits nouveaux de chez Rough Trade, arrivent avec une question, tenue ouverte, douloureuse, impossible à refermer. Nous les avons rencontrés en fin de journée, dans les bureaux presque silencieux de Beggars France, quand la lumière commence à tomber et que les discours n’ont plus besoin de se presser pour convaincre. Le chanteur et le claviériste du groupe Ethan Ramon et Sam Yuh étaient là, étonnamment paisibles et en pleine possession de leurs moyens. Deux personnes qui savent exactement ce qu’elles font, et surtout pourquoi elles le font. Cette douceur-là, cette stabilité tranquille, contraste violemment avec la matière de leur musique, qui creuse là où l’on détourne habituellement le regard. C’est peut-être de là que tout part : d’un écart. D’une dissociation assumée entre l’homme et ce qu’il accepte de laisser parler à travers les chansons. Chez The Sophs, l’art n’est pas un masque, mais un dispositif de transfert. On ne chante pas pour se purifier, on chante pour déplacer. Déplacer hors du réel ce qui, laissé en soi, finirait par ronger.


« Degenerate Posturing », écrit leur biographie. Le mot choque parce qu’il est exact. Il ne désigne ni un goût pour la provocation, ni une fascination pour le sordide, mais une méthode presque clinique : donner corps aux pensées intrusives, aux élans moralement inavouables, aux calculs honteux que chacun connaît mais que peu acceptent de nommer. Ethan Ramon le formule avec une lucidité désarmante : parfois, il faut écrire depuis le point de vue de la pire partie de soi, pour que cette version vive dans la musique plutôt que dans la vie. Ce n’est pas lui ; mais ce n’est pas pas lui non plus. Toute l’esthétique de The Sophs se tient dans cet entre-deux limpide et non-hermétique, cette zone trouble où la confession devient fiction, où la fiction devient outil de survie. Leurs chansons ne cherchent pas l’adhésion morale, encore moins l’exemplarité, mais posent des questions mettant tout un chacun au pied du mur : où est mon bon point, où est ma récompense, est-ce que je fais le bien pour être bon ou pour être vu comme tel, qu’est-ce que vaut une morale obsédée par sa propre mise en scène ?


C’est cette frontalité, cette absence totale de cosmétique, qui a immédiatement retenu l’attention de Rough Trade. Lorsque Ramon envoie ses démos, sans attendre de réponse, il ne cherche ni validation ni consolation. Il cherche un cadre suffisamment solide pour accueillir une œuvre qui refuse d’être aimable. Geoff Travis et Jeannette Lee entendent ce que beaucoup auraient fui : une créativité éclatée, une liberté stylistique vécue comme nécessité vitale, et surtout une attitude profondément anti-séductrice, presque hostile à l’idée de plaire. GOLDSTAR, premier album à venir, ressemble moins à une carte de visite qu’à une zone d’expérimentation morale. On y passe sans transition du pop-punk au funk, du blues au grunge, du parlé-chanté à l’explosion chorale, comme si chaque morceau testait une nouvelle manière de contenir ce qui déborde. La musique agit par ruptures, par effondrements soudains, par montées de tension sans promesse de résolution. Elle ne rassure jamais et prévient à peine. Elle détruit parfois tout, d’un coup, parce que c’est ainsi que fonctionnent les émotions quand on cesse de les arranger.


Et pourtant, il suffirait d’assister à une répétition pour comprendre que cette noirceur n’est ni une posture ni un mal-être. The Sophs sont explosivement vivants. Joyeux. Profondément collectifs. Ils rient, bondissent, chantent ensemble comme on respire, s’arc-boutent dans une énergie presque spirituelle. Le contraste alors interroge. Ce que l’album met en scène n’est pas ce qu’ils sont, mais ce qu’ils refusent de laisser gouverner leur existence. Ces « postures dégénérées » relèvent du privilège du bouffon : dire l’indicible pour que le reste puisse continuer à tenir debout. GOLDSTAR ne propose pas de morale alternative, mais sculpte des possibilités d’être au travers du son : tenter l’honnêteté dans un monde obsédé par la performance éthique, penser sans se protéger derrière les réponses qu’on nous a forcé à employer. Il ne s’agit pas de comprendre The Sophs, mais de consentir à l’endroit qu’ils occupent : celui où la musique ne sert pas à embellir la vie, mais à empêcher qu’elle ne se mente trop longtemps à elle-même.


© Eric Daniels



CNB :

Vous êtes six individus, tous porteurs de sensibilités très différentes.

Comment avez-vous trouvé un langage commun qui vous permette d’exprimer à la fois vos voix singulières et une vision collective ?


Ethan Ramon :

J’aime dire, sur le ton de la plaisanterie, que le seul groupe sur lequel nous soyons tous les six d’accord, c’est The Sophs. Et, d’une certaine façon, ce n’est pas entièrement faux.


Mais plus profondément, je crois que cette entente n’a pas d’abord été musicale. Elle a dû se construire en dehors de la musique. Nous avons dû apprendre à nous faire confiance comme amis, comme personnes, avant tout. Et aussi à nous faire confiance comme musiciens sérieux, compétents, professionnels.


Malgré nos différences de goûts, nous savons tous reconnaître quand quelque chose fonctionne, quand quelque chose est juste. Et à partir du moment où l’on se fait confiance comme êtres humains, comme musiciens, comme esprits capables de discernement, le goût personnel cesse d’être un enjeu central. Il perd de son importance.


CNB :

Quand on vous demande vous présenter, vous évoquez la notion de degenerate posturing (« une mise en scène de la décadence »).

Considérez-vous The Sophs comme un espace dans lequel vous vous autorisez à jouer, sur le plan moral, des rôles répréhensibles que vous refusez d’incarner dans la vie réelle ?


E.R :

Je dirais que ce n’est pas simplement une question de transgression gratuite, ni de “s’en tirer”.

Il s’agit plutôt de prendre une part de soi que l’on n’assume pas pleinement, dont on n’est pas fier, et de l’extraire. De la grossir, de l’amplifier. De la transformer en un personnage autonome, puis d’écrire depuis le point de vue de ce personnage.


En ce sens, le processus devient cathartique, presque thérapeutique. Parce que l’on accepte d’incarner les pires aspects de soi-même. On les place dans une chanson, on leur donne une forme, un nom, un visage, une étiquette.


Et dès l’instant où quelque chose est nommé ainsi, il perd de son pouvoir. Il devient plus petit, plus maniable, plus compréhensible.


C’est pour cela que oui, c’est certainement une forme de thérapie. Ce n’est pas une posture dégénérée pour le simple plaisir de provoquer. C’est une manière d’affronter des parties de soi qui, si elles restaient enfouies, finiraient par s’envenimer.


CNB :

Lorsque vous écrivez et composez ensemble, où commence et où s’arrête la responsabilité artistique de chacun ?


E.R :

Pour les morceaux de Goldstar, le processus était assez clair. Soit je commençais seul, soit Sam et moi commencions ensemble. La plupart du temps, nous partions d’une idée précise, de ce que nous voulions exprimer.


J’écrivais les paroles, puis, dans certains cas, je les apportais à Sam pour qu’il travaille une ligne mélodique. Il posait des accords, et le morceau existait alors sous une forme très dépouillée, souvent un simple mémo vocal piano-voix.


Sam Yuh :

Nous apportions ensuite cette base aux quatre autres membres du groupe. À partir de là, chacun ajoutait sa contribution : guitares, basse, batterie. Chacun offrait son propre regard, sa propre intuition. Nous construisions le squelette, et les autres venaient lui donner chair.


© Eric Daniels


CNB :

Ethan, tu as dit un jour : « Ce n’est pas moi, mais ce n’est pas “pas moi” non plus. »

Comment vis-tu cette zone floue entre confession, fiction et projection de soi ?


E.R :

Je pense qu’il est fondamental de comprendre que jouer un personnage et être soi-même ne sont pas des réalités incompatibles. Il s’agit d’adopter sur soi un regard presque journalistique, dirigé vers l’intérieur. D’être capable d’identifier ces parties de soi qui provoquent de l’inconfort, que certains préfèreraient ne pas voir exposées.


Puis de prendre ces éléments inconfortables et de les placer volontairement au premier plan.

En faisant cela, on leur retire leur pouvoir dans la vie réelle. Il est préférable d’écrire une chanson sur le fait de tuer un chien que de tuer réellement un chien.


CNB :

À quel moment avez-vous compris que ces pulsions, ces pensées intrusives ou ces désirs inavoués pouvaient devenir une matière artistique plutôt qu’un fardeau intime ?


E.R :

À partir du moment où j’ai commencé à les considérer comme des forces. À ne plus les voir comme des éléments honteux, mais comme des ressources potentielles.


Cela peut sembler naïvement bienveillant envers soi-même, mais ce n’est pas suffisant. Il faut aller plus loin. Il faut faire le travail. Se demander concrètement : en quoi cela peut-il devenir une force ?


Et pour moi, la réponse a été évidente. La musique. C’est la seule chose que je sache vraiment faire.


CNB :

The Sophs est-il né d’un besoin d’exercer quelque chose ou du désir de regarder en face ce que vous détestiez le plus chez vous ?


E.R :

Je dirais que c’est les deux. C’est un exercice, oui. Une catharsis. Une forme de thérapie. Mais c’est aussi une confrontation directe avec ce qui nous fait le plus honte.


En observant ces zones-là, on apprend réellement à se connaître. On comprend que l’on ne se résume pas à une surface lisse, à une façade.


Et même si les détails précis de ces pensées ne sont pas universels, même s’ils ne me concernent peut-être pas toujours exactement moi, les émotions et les contextes dans lesquels ces chansons naissent ne me sont pas propres.


Je m’en suis rendu compte quand j’ai posté une vidéo sur DEATH IN THE FAMILY, dans laquelle j’expliquais la chanson. La vidéo a beaucoup circulé, et j’ai reçu une quantité impressionnante de messages de personnes me disant : Je n’ai jamais su formuler ça, mais c’est exactement ce que je ressens.


Cela m’a confirmé que je ne suis pas seul.

C’est une expérience profondément humaine. Beaucoup d’entre nous restent à la surface de leur identité parce que descendre plus bas implique de rester dans l’inconfort plus longtemps que nous ne le souhaitons.


© Eric Daniels


CNB :

Vous avez dit qu’il est parfois nécessaire d’écrire depuis le point de vue de la pire version de soi-même afin que cette version puisse exister dans la musique plutôt que dans la vie quotidienne.

Voyez-vous cela comme une stratégie de survie morale ?


E.R :

Oui, absolument. Tout ce qui permet de s’améliorer est une forme de survie. La thérapie est une forme de survie. Et pour ceux qui n’y ont pas accès, la musique peut jouer ce rôle. Pour moi, c’est clairement un moyen de survie.


CNB :

Lorsque vous laissez cette version sombre de vous-même s’exprimer, avez-vous le sentiment de la neutraliser ou, au contraire, de lui donner un nouveau pouvoir ?


E.R :

Dans ma propre vie, je la neutralise. Et c’est ce qui compte le plus pour moi, puisque je suis le seul à vivre ma vie.


J’espère simplement que personne ne prendra ces chansons au pied de la lettre et n’ira faire quelque chose de violent. Mais si quelqu’un est suffisamment déséquilibré pour écouter une chanson et tuer un chien, le problème ne vient probablement pas de moi !


CNB :

Vous évoquez le privilège du fou, cette idée selon laquelle porter le masque d’un personnage permet de tout dire.

Peut-on parler, dans votre cas, d’une forme de théâtre moral ?


E.R :

Oui, clairement. Nous aimons beaucoup jouer avec la théâtralité, jusque dans nos concerts. Il s’agit de trouver un équilibre entre l’incarnation d’un personnage et le fait d’être soi-même, tout en comprenant que cela ne nous enferme pas dans une manière d’être unique.


Sur scène, je me donne physiquement, je me projette, et il se crée une énergie très forte entre nous tous. Mais ce n’est pas une énergie que nous transportons dans la vie quotidienne.


En dehors de la scène, nous sommes plutôt calmes, mesurés, réservés. La théâtralité est essentielle. Elle crée une distance protectrice entre l’artiste et le public.


CNB :

Pour revenir un instant à Rough Trade : lorsque vous avez envoyé ces démos, sans rien attendre en retour au départ, que cherchiez-vous réellement ? Une forme de validation, une opportunité, ou simplement quelqu’un prêt à écouter ?


E.R :

Pour être honnête, c’était une démarche très intentionnelle, presque froide, de ma part. Une véritable stratégie. J’ai été pragmatique. J’ai rassemblé ces morceaux et je ne me souciais pas vraiment de savoir si quelqu’un allait me dire que la musique était bonne.


Je voulais être signé.


À l’époque, en vivant à Los Angeles depuis quelques années, j’avais vu trop d’artistes échouer. Les voir finir par sortir leur musique seuls, en s’en remettant à des artifices numériques, à des gimmicks internet. Je savais que je ne pourrais pas supporter ça pour The Sophs.


Donc non, ce n’était pas une quête de validation. C’était très clair dans ma tête.

Je voulais une signature. Je voulais une représentation. Je voulais que notre toute première chanson sorte dans un cadre structuré, accompagné.


Parce que nous ne sommes pas un groupe universitaire, ni un projet amateur. Nous avons des vies concrètes, tangibles. Des responsabilités. Des questions d’argent aussi. Je n’avais pas le luxe de ne pas prendre ça au sérieux.


CNB :

Qu’avez-vous ressenti, émotionnellement, lorsque Geoff Travis et Jeanette Lee vous ont répondu… dès le lendemain ?


E.R :

Le lendemain, oui. Je n’y croyais pas. C’était irréel. Et, pour être honnête, ça l’est encore.


Tout s’est déroulé dans une sorte de brouillard surréaliste. Mais il est essentiel de continuer à travailler malgré ça. Aucun de nous n’a vraiment le temps de s’arrêter pour se féliciter.


Et ce n’est pas par manque de gratitude. Nous sommes tous profondément reconnaissants, honorés. Mais il y a tellement de travail à accomplir que se taper dans le dos maintenant n’aurait aucun sens.


CNB :

La signature avec Rough Trade a-t-elle menacé votre désir d’aller toujours plus loin dans l’inconfort et la dissonance morale ?


E.R :

Oui, d’une certaine manière. Mais tous les morceaux de Goldstar étaient déjà écrits lorsque nous avons contacté Rough Trade. L’album était terminé.


Je crois que le fait de ne pas savoir où ces chansons allaient finir nous a permis d’être aussi libres, aussi sauvages avec elles. Nous n’avions aucun plan de carrière, aucune stratégie commerciale à ce moment-là.


CNB :

L’album pose sans cesse la même question : où est mon bon point  ? où est ma validation ? Pourquoi cette obsession de la récompense morale est-elle si centrale dans votre travail ?


E.R :

Je voulais comprendre ce qui vient saboter la bonté d’une personne. Me demander si l’intention peut venir annuler l’action.


Mais ce n’est pas une question à laquelle je cherchais une réponse définitive. C’est une question que je voulais poser. Parce qu’à partir du moment où je propose une réponse, je me place sur un piédestal moral, et c’est exactement ce que je refuse.


C’était aussi une manière de digérer l’environnement dans lequel je vivais à Los Angeles. À force de côtoyer des artistes superficiels, des célébrités factices, des figures parachutées qui saturent l’espace, j’ai commencé à développer, moi aussi, certaines de leurs pires caractéristiques. Simplement en restant trop longtemps plongé dans cette atmosphère.


Je me suis alors demandé : comment être chirurgical, objectif, envers moi-même comme envers les autres ?

J’ai senti comme un virus diffus, que nous portions tous, moi compris. Et j’ai voulu tenter de définir ce virus à travers GOLDSTAR.


© Eric Daniels


CNB :

Le morceau-titre pose cette question : Est-ce que je fais le bien pour être bon, ou pour être perçu comme tel ?

Est-ce une interrogation personnelle ou générationnelle ?


E.R :

Un peu des deux. Les questions que je me pose sont souvent des réactions directes à l’environnement dans lequel j’évolue. Mais c’est difficile d’en parler, parce que je n’ai pas de réponse.


C’est précisément pour cela que je repose cette question encore et encore.

Est-ce que quelqu’un sait vraiment ?

Moi, je ne sais pas.


CNB :

Pensez-vous qu’aujourd’hui la morale soit devenue une forme de performance sociale ?


E.R :

Oui, clairement. Il existe un ensemble de choses qu’il faudrait croire. Et, en réalité, il n’est même pas nécessaire d’y croire sincèrement. Il suffit d’en fournir une preuve numérique, même fugace, pour dissiper toute suspicion.


Il y a une forme de maccarthysme contemporain. Une police de la pensée. Une tendance à classer, à enfermer. Et je ne dis pas ça dans une posture centriste creuse.


J’ai des valeurs. Des valeurs auxquelles beaucoup de nos auditeurs, et sans doute vos lecteurs, pourraient adhérer. Elles sont solides, réfléchies, et je m’y tiens profondément.


Mais en parallèle, il existe une surveillance constante, d’individu à individu. Une morale puritaine que nous nous imposons les uns aux autres, en particulier entre jeunes.

Et il faudrait être aveugle pour ne pas voir que nous devenons parfois exactement ce que nous prétendons dénoncer.


CNB :

Vous dites que provoquer la compassion est parfois le seul moyen de faire taire la critique. Est-ce une confession personnelle ou une observation universelle ?


E.R :

Ce n’est même pas quelque chose que je crois réellement. C’était plutôt une pensée intrusive.


Et je pense que c’est une pensée intrusive largement partagée.

Quand on est envahi par la peur du regard extérieur, on s’imagine que les autres pensent à nous en permanence. Ce qui est faux, bien sûr. Mais sur le moment, on y croit.


Alors on devient obsédé par chacun de ses gestes. Et on finit par croire que la seule façon d’échapper aux conséquences de ses actes serait qu’il arrive quelque chose de tragique. Quelque chose qui bouleverse tout, qui redéfinit le regard des autres.


Il ne resterait alors qu’une chose : la pitié.

Parce que la seule situation dans laquelle on est véritablement absous, c’est quand la réaction devient : « pauvre garçon ».


J’avais tellement peur du monde extérieur que je voulais être ce pauvre garçon.


CNB :

Vous cultivez dans votre musique une certaine passion pour la destruction soudaine, les cassures nettes. Est-ce une métaphore de votre fonctionnement émotionnel ?


E.R :

Oui, clairement. Prenons un morceau comme SWEAT. Les deux premiers tiers reposent sur une ambiance presque lounge, très retenue. Puis tout explose.


Les paroles suivent exactement cette trajectoire. Il y a d’abord une fausse assurance. Comme si l’on essayait de se convaincre que l’on va mieux sans cette personne, après une rupture.

Que tout ira bien. Qu’on n’en avait pas besoin.


Et puis, dans le dernier tiers, tout s’effondre. On perd complètement pied.

La musique reflète cette bascule.


Mais jouer avec les dynamiques n’est pas seulement métaphorique. C’est aussi, tout simplement, un outil musical puissant.


CNB :

Est-ce important pour vous que l’auditeur ne sache jamais ce qui va arriver ensuite ?


E.R :

Pour être honnête, nous avons créé GOLDSTAR en pensant d’abord à nous-mêmes, malgré toutes les ruptures du quatrième mur.


Nous n’avons pas pensé au public en tant que tel. Je ne peux donc pas vraiment dire ce que les auditeurs devraient en tirer, ni pourquoi.


Tout ce que je sais, c’est que je l’écoute et que je l’aime. Et nous sommes, nous aussi, des consommateurs de musique autant que des producteurs. Alors si nous aimons ce disque, pourquoi d’autres ne pourraient-ils pas l’aimer aussi ?



© Eric Daniels


CNB :

Vous dites vouloir encore mélanger, emprunter, dans l’esprit du pop art.

Pour vous, créer relève-t-il davantage de la transformation que de l’invention ?


E.R :

Oui. J’ai l’impression qu’il existe aujourd’hui, dans notre génération, une culture très répandue où tout le monde veut être le prochain grand groupe.

Mais, en réalité, ce que beaucoup cherchent, c’est à devenir le prochain groupe qui existait déjà il y a vingt ans.


La différence, c’est qu’ils le dissimulent. Ils masquent leurs références, ils jouent la carte de la subtilité.


Moi, je me suis dit qu’il était pratiquement impossible, à notre époque, de créer quelque chose de totalement original. Alors je me suis demandé : et si on retirait toute cette subtilité ? Et si on forçait presque le trait, au point d’enfoncer dans la gorge du public le fait que ceci peut être une copie bon marché ?


Paradoxalement, cette conscience assumée du plagiat finit par produire une autre forme d’originalité. Le fait de reconnaître frontalement que ce n’est pas original rend la démarche, d’une certaine manière, plus honnête, donc plus singulière.


C’est exactement ce que je voulais explorer.

Même la pochette de l’album va dans ce sens. C’est une reproduction du tableau de Magritte La reproduction interdite. Rien que cette friction-là, le fait de reproduire explicitement quelque chose qui ne devrait pas l’être, nourrit toute la réflexion.


S.Y :

Tout cela s’inscrit dans l’esprit du pop art : reproduire encore et encore jusqu’à ce que le sens se dissolve. L’album cherche à être frontal, évident, presque provocant dans sa clarté.


CNB :

Voyez-vous l’écriture de chansons comme un jeu sérieux ou comme une sorte de laboratoire sans morale ?


E.R :

C’est une très bonne question. Je pense que l’écriture ne peut pas être amorale. On peut incarner un personnage apathique, mais on ne peut pas écrire une chanson sans intention. Et l’intention est une qualité humaine.


En tant qu’êtres humains, il est impossible de vivre sur cette planète en étant totalement amoral ou apolitique. Une chanson est simplement une extension de soi.


Votre intention peut être de parler de désir, de haine, d’amour, de politique, de quelque chose de salace, de violent, ou de n’importe quoi d’autre. Mais le simple fait qu’il y ait une intention rend l’acte fondamentalement moral.


Et donc fondamentalement humain.

Une chanson contient nécessairement tout ce que vous êtes en tant que personne vivante, respirante, située dans le monde.


CNB :

Lors de vos répétitions, on vous décrit comme explosivement positifs et joyeux. Comment cette joie peut-elle coexister avec une musique aussi sombre ?


E.R :

Je pense que c’est parce que nous prenons énormément de plaisir sur scène.


C’est un métier formidable. Vraiment.

Et puis nous nous aimons beaucoup. Nous savons aussi qu’après les répétitions, on ira boire un verre ensemble. Il y a une excitation permanente. Une motivation très forte.


CNB :

Êtes-vous un groupe triste qui joue la joie, ou un groupe joyeux qui joue la tristesse ?


E.R :

J’ai une réponse… mais elle est affreusement gênante. Attends, laissez-moi le temps de bien la formuler.


Je dirais que nous sommes un groupe de gens qui joue des chansons sur les gens.

Un groupe d’êtres humains qui joue des chansons d’êtres humains. Parce qu’il est très difficile de réduire une œuvre, ou une émotion, à une seule catégorie.


CNB :

Qu’est-ce qui vous effraie le plus dans l’avenir : perdre votre honnêteté, votre liberté, ou cette énergie collective ?


E.R :

L’énergie collective. Parce que cette énergie est le sang qui irrigue tout le reste. Aucun de nous n’est indifférent à ce qu’il est, à sa place dans le monde, à l’endroit où il veut aller. Et c’est précisément cette intensité qui nourrit la musique, la complicité, le lien entre nous.


Je n’ai pas envie de passer le reste de ma vie à lutter pour survivre matériellement.

Mais j’espère que, même en grandissant, en évoluant, en apprenant à interpréter et à traverser la vie autrement, nous saurons préserver cette étincelle.


CNB :

Et pour finir, c’est la question que je pose à chaque musicien, à chaque groupe que je rencontre :

Savez-vous pourquoi vous faites de la musique ?


E.R :

Très honnêtement, je ne sais rien faire d’autre.


Je ne dis pas ça de manière romantique ou émotionnelle. Physiquement, concrètement, je ne sais rien faire d’autre.

Je suis catastrophique en maths. J’ai du mal à me concentrer. Je suis incapable de faire une omelette correcte.


Alors oui, je crois que c’est ça.

La musique est la seule chose pour laquelle je sois à peu près compétent.


S.Y :

Je ressens exactement la même chose.

Si quelqu’un me demandait ce que je ferais si je n’étais pas dans The Sophs… je serais incapable de répondre.

C’est la seule chose que je sois capable d’imaginer être.


Leur premier album GOLDSTAR paraît le 13 mars prochain. Pour écouter leurs derniers singles : https://open.spotify.com/prerelease/5fDr9RybzSUHbiT8ft1Lue?si=05fdd119452c40b6


The Sophs passent en concert à La Maroquinerie ce 4 mai prochain :


© Hugo Lafont


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