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Rencontre avec Bandit Bandit : Confessions aux insomnies

  • il y a 20 heures
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Dernière mise à jour : il y a 2 heures

Il est des lieux où le temps abandonne sa linéarité. Où il retrouve sa sensation sphérique, son impression circulaire aux travers des murs auxquels il s’accroche. Il est des endroits où le temps se dépose, se déploie, s’épanoui en corolles de souvenirs, de départs et de retours.


Le Studio Ferber est de ces lieux. On s’y glisse, presque à contre-jour, avec cette sensation d’être de trop et pourtant un peu attendu. Ses espaces y conservent une mémoire physique, presque digitale, qui semble peser sur nos épidermes névrosés. Elle affleure dans l’air, dans les silences, dans cette manière qu’ont les instruments de sembler déjà habités avant même qu’on les touche. Là, quelque part entre une tentative oubliée et une nuit trop longue, subsistent encore les empreintes de Nick Cave, les éclats fêlés de Alain Bashung,  des références comme des présences fantômes qui compliquent tout en même temps qu’elles exigent.


C’est ici que nous avons rencontré Bandit Bandit. Le matin de leur mise au monde. Et il faut entendre cette expression dans toute sa violence ambiguë : mettre au monde, ce n’est pas exposer, c’est perdre le contrôle absolument.


Ils étaient assis là, à quelques heures de voir leur disque leur échapper définitivement. Dans cet état particulier où l’on n’est déjà plus tout à fait propriétaire de ce qu’on a pourtant mis des années à construire. Il y avait chez eux une forme de tremblement contenu, la conscience aiguë de ce qui ne pourra plus être repris. La conscience de l’inévitable et de l’inespéré.


Bandit Bandit ne se raconte pas, et pour y mettre là un peu de personnalité, je ne pourrais pas les raconter. Chaque tentative de récit échoue à saisir ce qui, chez eux, tient moins à une histoire qu’à une persistance flamboyante. On pourrait invoquer le hasard, la rencontre, l’accident fondateur. On pourrait parler d’un duo né presque malgré lui, comme si deux trajectoires s’étaient heurtées au point de ne plus pouvoir se séparer. Mais ce serait encore simplifier.


Car ce qui frappe, au fond, c’est l’inverse du hasard. C’est une forme d’obstination du réel.

Quelque chose qui insiste, malgré les ruptures, malgré l’usure, malgré les bifurcations intimes. Comme si, à défaut d’être évidente, leur existence était nécessaire. Contingente.


Dix ans. Et ils parlent encore de miracle.

Non pas comme d’un récit qu’on enjolive après coup, mais comme d’une anomalie qu’ils n’expliquent pas. Être encore là, ensemble (autrement), relève moins de la réussite que d’une forme de résistance sourde à l’effondrement.


Parce que tout, dans leur histoire, aurait pu s’arrêter.


Il y a eu l’amour, bien sûr. Puis sa fin, comme trop souvent. Ou plutôt sa transformation, ce qui est infiniment plus instable. Il y a eu cette décision presque irréversible de continuer à créer ensemble après avoir cessé d’être ce que l’on était. Et dans ce choix, avouer leur héroïsme affirmé serait se tromper encore. Il y a du doute, des angles morts, des maladresses. Il y a cette incapacité à se dire les choses autrement qu’en les écrivant. Cette manière de déplacer la parole dans la musique pour qu’elle devienne supportable.


Chez Bandit Bandit, la création n’est pas un prolongement de la vie. C’est un lieu de traduction, de transmutation. Un espace où ce qui échoue ailleurs trouve, parfois, le bon rivage où s’arrimer.


Cavalcades « ce que la nuit ne dit pas », naît de là. Comme une réponse incomplète à une question qui ne cesse de se reformuler : que fait-on de ce qui reste quand tout a changé ? Et dieu sait que nos nuits sont taiseuses.


Son ambition pour le dire simplement, me semble être la justesse. Et la justesse, ici, ne consiste pas à dire la vérité. Elle consiste à la dépasser avec les armes du cœur.


On y entend des fractures qui ne cicatrisent pas complètement, des élans qui refusent de se discipliner, des zones de douceur qui n’effacent rien mais permettent de (re)tenir. Il y a des bourrasques, oui, mais jamais d’ouragans performatifs. Le rock chez les eux est une matière inflammable, instable, presque sacré en ses heures spirituelles, capable d’accueillir autant la violence que la retenue, autant le désir de fuite que celui de rester coûte que coûte, coude à coude.


Maëva et Hugo parlent souvent de moments de grâce. Ce mot est galvaudé ailleurs. Chez eux, il retrouve une forme de précision presque clinique. La grâce n’est pas un état supérieur. C’est une brèche. Un instant où, sans comprendre pourquoi, quelque chose advient qui dépasse ceux qui le produisent. Leonard Cohen l’avait bien dit avant nous : « There is a crack in everything. That’s how light gets in. »


Une chanson écrite en une heure. Une évidence surgie sans méthode. Un texte qui s’impose avant même d’être pensé.

Mais ces éclairs ne disent rien de l’essentiel : tout ce qui les rend possibles.


L’attente. L’épuisement. Les tâtonnements. Les tentatives avortées. Les jours où rien ne vient et où pourtant il faut rester là, à tenir la brèche ouvert par la seule force de ses poings.


Bandit Bandit ne romantise pas la création. C’était comme s’ils traversaient ce vaste parcours en passant d’une destination à l’autre, toutes plus hasardeuses et plus menaçantes, mais non sans s’arrêter plus longuement dans ces oasis, où ils trouvaient, sinon le repos, du moins une trêve suffisante pour reprendre haleine avant de s’exposer de nouveau aux périls du chemin.


Et dans cette traversée, il y a une chose qui bouleverse plus que tout : leur capacité à ne pas refermer ce qu’ils se sont bornés à dévoiler.


Leurs chansons ne sont pas des objets finis. Elles sont poreuses. Elles acceptent d’être mal comprises, déplacées, réinventées par ceux qui les écoutent. Et loin de corriger ces glissements, ils les accueillent.


Comme si perdre le contrôle du sens était, au fond, la seule manière de toucher juste.


Ce matin-là, dans la lumière tamisée du studio, sur ses bois milles fois foulées par milles âmes contraires et contrariées, il y avait quelque chose de cet ordre. Une impression que tout ce qui avait été construit allait désormais leur échapper, non pour disparaître, mais pour vivre ailleurs, autrement, dans d’autres corps, d’autres histoires, dans d’autres âmes avides d’autres âmes. « L’amour est à réinventer », disait Rimbaud. Maëva et Hugo semblent l’avoir mieux compris que nous tous réunis. 


Deux individus qui ne coïncident plus tout à fait mais qui refusent de rompre le fil. Deux sensibilités qui ont appris à ne plus se superposer, mais à dialoguer dans l’écart. Une relation qui invente des lignes hors des définitions pour s’écrire un peu mieux, encore, peut-être.


Il y a, dans cette manière d’être ensemble, quelque chose de profondément contemporain et pourtant presque archaïque. Une fidélité sans forme fixe. Une loyauté sans garantie. Une manière de ne pas renoncer sans pour autant s’accrocher à ce qui n’est plus.


Et la musique, au centre, comme seul territoire viable.


Certains parleraient de maturité. Je préfère évoquer la transformation.


Ce qui se joue ici relève plutôt d’un déplacement. Ils ne cherchent plus à être intenses. Ils acceptent de l’être autrement. Moins dans la brûlure immédiate, davantage dans la durée, dans cette capacité à laisser les choses exister sans les forcer à conclure.


Cavalcades se défait des itinéraires prévues, calculés, attendus. Il progresse comme une pensée qui hésite, revient, bifurque, persiste, mais qui s’impose pourtant dans sa determination in utero à être plus qu’un disque de pure catharsis exacerbée.


Et peut-être est-ce cela, finalement, qui rend Bandit Bandit si singulier dans le paysage musical français.


Ils ne proposent pas une version maîtrisée d’eux-mêmes, de la musique, de l’art, du cœur humain.


Ils proposent moins une idée qu’un état, une manière d’être saisie dans toute sa tension.


Celui d’un équilibre si rare, si exigeant, que seuls les funambules en pressentent la secrète et presque démesurée ambition.


Celui d’une chute toujours suspendue, toujours différée, comme si le vide, trop absolu, ne pouvait être admis ; car il faut tenir, vaille que vaille, pour vivre un peu mieux, pour s’élever un peu au-dessus de soi-même.


Ainsi se définit l’équilibre de ces êtres singuliers, pour qui le vertige n’est pas une menace, mais une raison d’être.


Et ce matin-là, avant que la musique ne reprenne ses droits, avant que le bruit ne recouvre tout, il y avait cette image presque imperceptible :


Deux artistes assis dans un lieu chargé d’histoires, au bord de la leur, regardant ce qu’ils ont fait comme on regarde quelque chose qui ne nous appartient déjà plus ; avec une forme de fierté inquiète, et cette question, irréductible, qui demeure :


non pas “est-ce réussi ?”


mais


“est-ce bien vivant ?”


J’ai personnellement ma petite idée sur la question. Tout ce que je peux dire, c’est que, maintenant, la nuit me semble un peu plus bavarde lorsque le sommeil me fait la gueule.


© Margot Berard


CNB — Vous vous êtes rencontrés presque par hasard, vous avez formé un groupe presque par accident. Et voilà que vous sortez votre disque le plus ambitieux. Est-ce que Bandit Bandit a toujours eu ce côté inévitable, comme si tout ça devait arriver, quoi qu'il en soit ?


Maëva — Je crois que oui. Hier, je repensais aux dix années qui viennent de passer, et je me disais que c'est quand même un putain de miracle qu'on soit encore là.


Hugo — Attends, on n'est pas encore arrivés au bout.


Maëva — Non, non, bien sûr. C'est un truc d'alignement de planètes, de toute évidence.


Hugo — Moi, je ne me suis pas vraiment trop rendu compte, je crois, de tout ce qu'on a vécu et traversé. On a fait les choses petit à petit, tout est arrivé l'un après l'autre. Et ce disque ambitieux... Je ne saurais pas dire si Bandit Bandit a ce côté inévitable. Je pense que c'est simplement qu'on a pris beaucoup de plaisir à faire cet album, à sortir des sentiers battus, tout simplement. On s'est écoutés, on s'est fait confiance. Et artistiquement, avec Maëva, on a toujours été connectés. C'est peut-être aussi simple que cela.


CNB : Vous vous êtes retrouvés à Lyon pour travailler sur des démos dans un contexte personnel différent de celui du premier album. Est-ce que créer ensemble après avoir traversé une période difficile, ça libère quelque chose ou ça rend tout plus compliqué ?


Maëva — Pour le coup, je trouve que ça a été libérateur. Le fait qu'on ne vive plus ensemble, qu'on ait chacun évolué de manière assez différente dans ce qui nous nourrissait artistiquement ; avant, on était tout le temps ensemble. On vivait ensemble, on était en tournée ensemble, on consommait les mêmes choses. Et là, le fait d'avoir nos propres univers, ça nous a vraiment permis d'instaurer un dialogue beaucoup plus fluide, beaucoup plus nourrissant pour le projet.


On s'est d'abord retrouvés à Lyon, effectivement. Mais la grande nouveauté pour cet album, c'est qu'on est partis à La Rochelle, s'enfermer dans le studio de notre ami Lionnel Buzac, qui a un home studio chez lui, en pleine campagne. Et on y allait sans rien, juste avec l'envie. Et là, il y a eu de vrais moments miraculeux, de vraie création à trois, où on se disait : « Putain, c'est quand même dingue ce qui est en train de se passer là. »

C'était trop bien.


Hugo — Sans calcul. C'était vraiment un moment où on s'est amusés à faire de la musique. Et je pense aussi que la distance nous a créé un cadre de travail : quand on se voyait, c'était pour travailler. Donc on le faisait peut-être de manière plus assidue. Et effectivement, avec Lionnel, ça a été une façon toute nouvelle de fonctionner. On en avait besoin, et ça a vraiment fonctionné.


CNB — Hugo, tu t'es retourné vers le rock des années 90-2000 — les Pixies, les Smashing Pumpkins Machines — mais aussi vers des groupes plus récents comme The Last Dinner Party ou Wet Leg. Toi, Maëva, tu t'es rapprochée de Saint Vincent et Lou-Adriane Cassidy. Comment ces deux trajectoires ont-elles fini par se réconcilier dans le disque ?


Hugo — Je pense qu'on a toujours aimé, avec Bandit Bandit, mélanger des choses qui sur le papier ne fonctionnent pas. Depuis le début. Je me souviens qu'à l'un de nos premiers concerts, quelqu'un nous avait dit : « Vous êtes le mélange entre Niagara et Queens of the Stone Age. » On trouvait ça marrant, tu vois.


Et je pense que du coup, ça nous a un peu influencé. Encore une fois, rien n'a été calculé. Les top lines de Maëva venaient peut-être des choses qu'elle écoutait, comme LA Cassidy — que j'aime beaucoup par ailleurs. Et moi, j'ai eu ce truc de retour aux sources. Pourquoi ? Parce qu'il y a eu une espèce de revival rock, je crois. Quand on a enregistré cet album, le nouveau Wet Leg allait sortir, il y avait Fontaines D.C, il y avait une vibe assez 90's, fin 90's. Et je me suis dit : « Trop cool, j'adore ces décennies. » Ça m'a replongé là-dedans.


Et je pense qu'il y a beaucoup de choses de cet ordre-là dans Cavalcades. Avec notre patte, je suppose, mais c'est toujours difficile à mesurer. En tout cas, en termes de son, dans la prod, c'est ce qu'on voulait : revenir à quelque chose de plus organique, tout en écrivant des chansons avec une charpente rock et les influences qu'on aime.


CNB — "Rien attendre" ouvre l'album de façon très incandescente, gros riff dès les premières secondes. Est-ce qu'un premier morceau doit, selon vous, brûler les ponts avec ce qui précède, ou au contraire les honorer avant de passer à autre chose ?


Maëva — Non, on est plutôt partisans de foutre le feu dès le début. Nos lives sont comme ça aussi : on aime bien mettre une grosse claque d'entrée, et puis après on laisse respirer. L'idée, c'est de vous attraper, de vous remuer un peu, et ensuite on voit ce qu'il se passe.


Hugo — Et puis Rien attendre, je trouve qu'elle synthétise bien tout le disque. Elle est vraiment ultra-nuancée : énorme riff au départ, puis quelque chose qui se pose, avec des guitares très réverbérées, plus calmes. Je trouve que ça résumait bien tout ce qui suit. C'est pour ça qu'on a choisi ce titre en ouverture.


CNB — "Seulement cette fois" parle, je crois, de dépendance affective cette chose qu'on sait mauvaise pour soi mais qu'on ne parvient pas à lâcher. Est-ce que c'est plus facile, ou plus risqué, d'écrire sur des émotions que beaucoup de gens reconnaîtront immédiatement comme les leurs ?


Hugo — Je ne sais pas. Je pense qu'on écrit des choses qu'on a vécues, avec notre propre vision. L'idée, c'est qu'ensuite les gens se les approprient avec leurs propres histoires. On est aussi des personnes qui écoutons beaucoup de musique, et les chansons qui nous parlent sont celles dans lesquelles on s'est reconnus. C'est ça qui est intéressant.


Maëva — Moi, je suis toujours assez surprise de voir comment les gens digèrent les chansons, parce qu'il arrive que des textes soient compris d'une façon totalement différente de l'intention première. C'est toujours une petite surprise. Notamment quand on a fait écouter l'album à des amis, il y en a un qui m'a dit, pour Opaline : « Waouh, trop sexy cette chanson. » Et moi j'étais là : « Ouais, super... elle parle de mon avortement. » C'était dans un premier temps vraiment ça, le prétexte. Je trouve ça toujours assez curieux, et j'aime l'idée que les chansons fassent leur vie toute seules, qu'elles sortent de nous.


Hugo — Est-ce que pour Opaline, c'était peut-être davantage l'ambiance musicale que le texte ?


Maëva — Ah non, il pensait qu'on parlait d'une histoire d'amour. Je trouve ça drôle, justement, que ça fasse sa vie seul, que ça nous échappe.


Hugo — Et puis c'est bien, je trouve, quand la première lecture n'est pas forcément très lisible, et que les gens s'en aperçoivent peut-être un peu plus tard, en regardant les interviews.


CNB — Justement, je rebondis sur "Opaline", c'est ma large préférée de l'album. Elle aborde un sujet rare avec une douceur presque pop, portée par un piano assez proche de Sébastien Tellier, je trouve. Comment décides-tu qu'un sujet difficile mérite d'être mis en musique, et comment trouves-tu la bonne distance pour le raconter sans le trahir ?


Maëva — C'est en juin 2024 que j'ai commencé à l'écrire. Et j'avais avorté quelques mois avant, en février. Je savais que j'avais envie de parler de ça, je ne savais pas comment. Je ne savais pas par quel angle. Mais quand on a été en studio et qu'on a commencé à composer Opaline, Lionnel s'est mis au piano et a commencé à trouver cette boucle. J'ai regardé Hugo et je me suis dit : « Ok, c'est cette chanson-là qui parlera de ça. » Et j'ai commencé à écrire les quatre premières phrases, je crois, c'est ça ?


Hugo — Oui. Il y avait vraiment un moment de grâce. Lionnel était au piano, moi je lui suggérais un accord, un Ré mineur plutôt. Maëva a commencé à trouver la top line, et en l'espace d'une heure, tout était sorti. Un vrai moment de grâce.

Et je savais que Maëva voulait en parler. Il y a toujours des musiques qui t'inspirent les textes que tu as en tête. Et elle m'a dit : « Oui, ce sera celui-là. »

Et moi, je me suis dit : « Chouette, je trouve ça beau de l'aborder avec cet écrin-là. » C'est quelque chose de doux, presque. Un peu mélancolique.


Maëva — Pas foncièrement triste. Mais pas foncièrement heureux non plus.


Hugo — Il y a quelque chose de doux, une pointe de nostalgie. Et moi j'étais fier que Maëva aborde ce sujet-là, parce qu'effectivement il n'a pas souvent été mis en chanson. Et il y a sûrement beaucoup de femmes qui peuvent se retrouver dans ce texte. Et surtout, ce qui était délicat, c'est qu'on ne voulait surtout pas donner du grain à moudre...


Maëva — Ou à ceux qui s'y opposent.


Hugo — Exactement. Donc il fallait trouver aussi les mots, les phrases, qui montrent que c'était son choix, malgré tout.


Maëva — Mais ça a été un texte compliqué à écrire. Le premier couplet, je l'ai écrit très vite, en l'espace de dix secondes, à peine. Mais pour le finir c'était une autre histoire, je crois que c'est l'un des derniers que j'ai terminés, parce que je voulais vraiment mettre en lumière le fait que oui, je souffrais de ça, que j'avais compris certaines choses à ce moment-là, mais que pour autant, je me sentais profondément reconnaissante d'être en France, de pouvoir aborder ça facilement, sans que ce soit un parcours du combattant, sans que j'y risque ma vie.


Et puis à ce moment-là, il était vraiment question d'inscrire l'IVG dans la Constitution française. C'était un sujet très actuel. Je voulais être au plus juste de mon émotion, mais être juste aussi pour les personnes qui peuvent se le permettre, ou pas. Que ce soit un message d'espoir : oui, c'est compliqué. Mais on peut en sortir aussi.


Hugo — Il n'y a pas d'avortement de confort.


Maëva — Non.


© Pauline Mugnier


CNB — Comme vous l'avez déjà nommé, Lionnel Buzac a co-écrit la moitié de l'album. Azzedine l'a produit, et Matt Colton l'a masterisé. C'est une chaîne de confiance très précise. Comment sait-on qu'une chanson est encore la sienne quand autant de mains s'y posent ?


Hugo — Je pense que c'est comme tous les projets qu'on fait, quand on réalise un clip, par exemple. Il faut savoir faire confiance aux personnes qui sont bienveillantes et qui veulent juste le meilleur. On est une équipe. Il faut bien communiquer. Pour le coup, Azzedine, c'était le deuxième disque qu'on faisait avec lui, il avait déjà réalisé 11h11, notre premier album. Mais l'approche du son était totalement différente cette fois-ci. On ne voulait pas du tout la même chose. Il l'a très vite compris, parce que les chansons elles-mêmes le demandaient. On a tendance à discuter, à faire confiance aux personnes.


Maëva — Pour le coup, que ce soit Lionel ou Azzedine, il y a vraiment un truc de durée. Ça fait très longtemps qu'on les connaît. Ils font partie de la famille.


Hugo — C'est Lionnel qui a réalisé les deux premiers EP.


Maëva — Toi, tu le connaissais même d'avant, tu avais enregistré ton album avec lui. C'est vraiment la famille.

Ce qui était hyper rassurant avec Lionnel quand on a composé ces nouveaux titres, c'est qu'il sait d'où on vient, sait où on a été, et sait aussi où on voulait aller. Il avait cette sorte d'omniscience sur notre projet et sur nos deux personnalités. Il a su nous accompagner du mieux qu'il pouvait, faire la synthèse entre le Bandit d'avant et le Bandit d'après qu'on voulait raconter maintenant.


Concernant Azzedine, c'est pareil. On a énormément de chance d'être accompagnés par quelqu'un qui, en plus d'avoir une vision, ne te l'impose pas. Il pose toujours les bonnes questions. Il est au service de notre art. À chaque fois, il nous interrogeait, il jouait l'avocat du diable. Mais : « Par contre, les gars, si vous êtes certains de ça, je vous suis les yeux fermés. » Il y avait vraiment un respect de nos volontés artistiques qui n'a jamais bougé.


C'est hyper important, surtout en tant qu'artiste, de se sentir en confiance, parce qu'on a toujours plein de doutes. Quand tu fais un bébé comme ça, un format aussi lourd, tu te poses énormément de questions : où tu vas, comment tu veux le raconter, dans quel sens, est-ce qu'il y a un fil rouge, est-ce que les gens vont comprendre ? C'est toujours une zone assez perturbante. Mais avoir la chance d'avoir une sorte de phare dans la nuit, comme on dit, c'est toujours précieux.


Hugo — C'est vrai que quand il y a beaucoup de monde autour de soi, on pourrait avoir tendance à vouloir écouter tout le monde et s'y perdre. Mais il y a toujours le cap. On était deux décisionnaires, et quand on est d'accord sur quelque chose, tout le monde suit.

Et pour finir : Matt Colton, c'était la nouveauté. Quand on a reçu le master...


Maëva — Il a fait un drop the mic, comme ça.


Hugo — Le mastering parfait. En tout cas, exactement ce qu'on voulait, l'effet waouh. Le mastering, c'est une séance un peu bizarre, c'est vraiment la couche de vernis posée sur les chansons. Et là, le vernis, il brille.


Maëva — C'est la première fois que je sentais vraiment la différence avec un mastering. Quand je l'ai écouté, j'ai dit : « D'accord. Il n'a peut-être pas volé ses Grammys. » Il n'est pas manchot, le gars.


CNB — Il a bossé avec Arctic Monkeys, non ?


Maëva — Oui, à peu près tout le monde. Les gens stylés, il les a eus. Romance de Fontaines D.C., Wet Leg...


Hugo — Et Bandit Bandit.


CNB — Maëva, tu as prolongé l'album d'un recueil de poèmes. Est-ce que les chansons n'arrivaient pas à tout dire ? Ou est-ce que la poésie dit des choses différentes ?


Maëva — Je pense un peu des deux. Dans le recueil, il y a des poèmes qui font écho à des chansons de l'album, Les chambres fermées, Corps étranger, Message pour O. Et je crois que dans ma démarche artistique, j'adore écrire des chansons, mais c'est un format très contraignant. Je me suis posé la question, j'avais vraiment très envie d'aller plus loin dans ce que je voulais raconter.


J'ai toujours eu de gros problèmes de légitimité, mais ça, c'est un classique, je crois qu'on tombe à peu près tous d'accord là-dessus. Et puis j'ai commencé à écrire en me disant : « On verra bien ce que ça donne. » Et j'ai découvert dans le format de la poésie en prose quelque chose de très libérateur. Je pouvais faire absolument ce que je voulais, le raconter de la manière dont je voulais.


Je me suis enfermée au mois d'août pendant trois semaines chez mes parents, dans leur toute petite maison dans le sud de la France, à faire de grandes insomnies. Ça a été un sacré moment à traverser. Je me suis vraiment forcée à l'exil, je voyais à peine mes parents. Je crois que je suis sortie une seule fois ces trois semaines-là pour voir un ami, et je me souviens d'une énorme sortie dont j'ai regretté chaque heure. Mais ça a été un exercice archi-cathartique.


Je me suis beaucoup confrontée à moi-même, à mes peurs, et à certaines choses où, en lisant un texte que je venais d'écrire, je me disais : « Ah ouais, quand même. Ça peut sortir de toi. Et surtout, tu ne le dois à personne d'autre. » Parce que ce qui avait toujours été rassurant en faisant de la musique avec Hugo, c'est que parfois je n'avais pas les mots, pas le vocabulaire, et lui me connaît tellement qu'il arrivait à m'apporter des réponses à mes questionnements, à mes envies. Il me donnait tout sur un plateau. « C'est ça que tu voulais ? » « Oui, c'est ça que je voulais. »


Et là, c'était un chemin que je faisais entièrement seule, et c'était assez terrifiant. Surtout, je suis allée creuser dans des choses que j'avais peut-être un peu... mises sous le tapis depuis quelques années. Et j'ai soulevé le tapis, et j'ai regardé ce qu'il y avait dessous. Et ça s'est fait comme ça.


Je crois que j'en suis très fière. Ce format sort en même temps que l'album, et j'écris une version augmentée pour potentiellement signer avec un éditeur. Mais surtout, je suis très fière que ce bébé vienne de moi. De l'avoir enfanté seule. Parce que pendant très longtemps, je ne me suis pas crue capable de ça. Et le fait est qu'a priori, ça marche.


© Pauline Mugnier


CNB — La chanson "Idole" questionne ce qu'on fait de nos icônes d'hier. Vous avez vous-mêmes des références très fortes, Nirvana, Queen, Queens of the Stone Age, Bashung. Est-ce qu'il arrive un moment où une influence devient une cage dont il faut s'échapper ?


Maëva — Il faut s'échapper surtout quand cette influence est un peu... comment dire... borderline. Problématique.


Idole traite vraiment du sujet de ces gens avec qui on a grandi, avec qui on s'est construits, que ce soit un auteur, un musicien, peu importe. Et d'un coup, on apprend qu'il a fait des choses totalement affreuses et impardonnables. Et on commence à se défaire de ça. On se sent totalement trahis, alors même que cette personne, on ne la connaît pas — et qu'elle ne nous connaît pas.


Comment on deal avec ça ? Quand on se dit : « Oui, mais ces chansons-là, elles m'ont tellement accompagnée. Ce sont des souvenirs très précis de ma vie. Elles m'ont peut-être même sauvée à certains moments. Et comment je fais maintenant pour ne plus consommer cette musique ? » Parce que ça lui rapporterait de l'argent, et qu'on n'a peut-être plus envie de lui glisser des billets dans la poche.


Ou comment est-ce qu'on fait pour que ça n'impacte plus ce qu'on est, peut-être même en tant qu'artiste ? On a voulu questionner ça. C'est Hugo qui a mis ce sujet sur la table. Il avait envie d'en parler, et je trouvais ça très pertinent.


Hugo — C'était difficile d'avoir la bonne justesse, justement, parce que c'était vraiment le regard du sentiment de trahison qu'on voulait exprimer. Comme si on s'adressait directement à la personne. Et je suis vraiment très fier de ce titre. C'est l'un des premiers qu'on a écrits à Lyon.


Maëva — Et puis on n'a pas fini d'être déçus, a priori. Donc voilà, c'est malheureusement l'actualité.


CNB — Sur 11h11, il y avait une certaine urgence, presque une fièvre. Sur Cavalcades, qu'est-ce qui tient lieu de carburant ?


Maëva — Pour moi, Cavalcades est vraiment question d'urgence aussi, de chute en avant. Mais on commence à trouver des réponses. Donc il y a quelque chose qui avance, toujours. Parce que dans Bandit Bandit, je crois qu'il y a vraiment quelque chose comme ça, une envie de vivre très fort, de se relever coûte que coûte. Mais Cavalcade, je crois qu'on est plus assurés. On a grandi, ces dernières années.


Hugo — Oui. On disait souvent que 11h11, c'était le soleil qui allait se lever.


Maëva — Toute une nuit de questionnements.


Hugo — Et on arrive jusqu'à une espèce d'aube. Je ne vais pas dire la maturité, mais... en tout cas, ma vision des choses, c'est que dans 11h11, on a essayé beaucoup de choses, le format album nous le permettait. Et dans Cavalcades, on s'est trouvés, vraiment. Il y a un peu ce truc de savoir ce qu'on ne veut plus. D'être affirmé, d'assumer des choses. Quelque chose de plus solide. Une course effrénée... mais on ne trébuche pas.


Maëva — Oui, une course effrénée. La nuit, et puis l'aube. Et on est là, on souffle. Il s'est passé des choses. Et peut-être qu'on a commencé à trouver quelques clés.


Hugo — On travaille dessus. La thérapie fonctionne.


CNB — Hugo, tu composes, tu joues de la guitare et des claviers. Maéva, tu chantes, tu écris, tu publies de la poésie. Est-ce que vos rôles se sont clarifiés avec le temps, ou est-ce que la frontière reste volontairement un peu floue ?


Hugo — Moi, je n'aime pas trop que les rôles soient trop définis. Ça s'est organisé comme ça naturellement, parce qu'il y a les facilités de chacun. Mais Maëva a aussi des idées de mélodies très précises, et sur cet album, tu as vraiment plus participé aux arrangements.


Maéva — Oui, les frontières se sont un peu plus estompées.


Hugo — Et moi, j'ai écrit certains titres de A à Z, textes compris. En fait, ce qu'on se dit, c'est qu'il faut être au service de la musique. Peu importe qui fait quoi.


Maëva — On n'a pas trop d'ego là-dessus, je crois.


Hugo — On a de l'ego en général, mais sur ça, non !


Maëva — J'ai un énorme ego de chanteuse, évidemment, vous savez quoi ! Et lui aussi, d'ailleurs. Mais sur la composition, non. On se fait confiance.


Hugo — Autant dans la vie, on peut se prendre la tête...


Maëva — Dans la vie, on se prend la tête tout le temps. Mais en studio, c'est bizarrement très apaisé, très joyeux. On n'a pas d'ego sur l'écriture. On se fait énormément confiance. Je crois que le seul moment où on a un peu chipotté, c'était quand tu me conseillais sur Opaline — et que je te disais qu'il fallait vraiment que ça vienne de moi, uniquement. C'était tellement personnel que je n'avais pas envie d'avoir d'autres voix pour ce texte-là. Mais tu as compris, et tu m'as dit : « Pas de souci. »


Hugo — Je t'ai rendu ça et on a fait ce que tu voulais. Ce texte était difficile parce que c'était très personnel pour elle. Elle m'envoyait plein de phrases, et moi je sélectionnais ses propres phrases, mais j'ai l'impression qu'elle avait oublié qu'elles étaient d'elle. Des fois elle me disait : « Laisse-moi écrire », et en fait, c'était sa phrase à elle, écrite deux mois plus tôt. Il y en a une que j'aimais beaucoup et qu'elle a heureusement gardée : « Pourquoi même en moi je te sens loin ? » Je la trouvais hyper belle. Et j'avais l'impression que tu croyais que c'était moi qui l'avais écrite.

Là, tu vois, je me suis dit, il y a peut-être un peu d'ego là-dedans. Peut-être. Mais peu importe, la chanson est superbe comme ça.


© Pauline Mugnier


CNB — Pour toi ferme l'album : guitare folk et électrique mêlées. Pourquoi terminer par quelque chose d'aussi fragile, plutôt que par quelque chose d'explosif, à l'image du premier titre ?


Hugo — J'aimais cette idée... La chanson est un peu épique, en réalité. Surtout en live — on a fait une version live qui est très puissante. C'est aussi la chanson la plus ancienne de l'album. Elle a été écrite la semaine où Maëva et moi, on s'est séparés. Et je trouvais ça... pas marrant du tout — mais beau, finalement. Dans l'ordre des chansons, en termes de tracklist, c'est toujours un processus très long pour nous, parce que c'est très important. Les tempos, les ambiances, les respirations...


Maëva — Alors que personne n'écoute un album de A à Z !

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Hugo — Il y a encore des gens qui le font, je pense.


Maëva — En tout cas, il faut vraiment que les gens sachent que c'est à chaque fois une crise, une vraie. Vous n'avez pas idée à quel point penser un album dans son entièreté, vouloir raconter une histoire morceau après morceau, c'est exigeant.


Hugo — Ce n'est pas à proprement parler une histoire.


Maëva — On essaie de raconter une trajectoire, une impulsion.


Hugo — En termes de mood, pour Pour toi, je trouve qu'elle clôture bien l'album. Et le compliment qui m'a touché, c'est que quand ça se termine et qu'on revient mentalement au premier titre — ça fonctionne. Cette idée de boucle me plaisait. Même quand on avait les démos, quand on avait vingt-deux titres pas encore sélectionnés, elle était déjà à la fin. Je ne sais pas trop pourquoi. C'était une évidence.


Maëva — Je trouve que c'est un joli symbole que de terminer par la toute première chanson qui a été écrite, et notamment celle qui est née dans l'urgence, juste après la rupture. Alors que trois ans et demi se sont écoulés depuis. Que les choses ont bien changé. Qu'on est mille fois apaisés, et très heureux l'un et l'autre. C'est un beau message. Je l'aime beaucoup, cette chanson.


Hugo — Il y a aussi quelque chose qui nous plaisait dans le texte lui-même. Je ne voulais surtout pas y toucher, même s'il y a une façon très naïve de l'avoir écrit. Il y a une phrase qui dit qu'on se retrouvera, et en fait, on se dit qu'on s'est déjà retrouvés, à notre façon. Ça dépend simplement de l'angle sous lequel on regarde le texte.


CNB — Vous chantez en français dans un paysage rock majoritairement anglophone. Est-ce que c'est encore un acte de résistance, ou c'est devenu une évidence tellement naturelle que la question ne se pose plus ?


Hugo — C'est vraiment la deuxième option. Ça ne se pose plus. C'est juste qu'on aime ça, on aime la langue française. Moi, à la base, pas du tout, d'ailleurs. Et maintenant, je sais que mon avenir musical, où qu'il m'emmène, se fera en français.


Maëva — Avec moi, toute la vie.


Hugo — C'est moi qui vais pleurer... Mais il n'y a vraiment pas d'histoire de calcul là-dedans. On le ressent comme ça.


Maëva — On se sent à l'aise.


Hugo — On se sent honnêtes. Et ça n'enlève rien au fait qu'on adore le rock en anglais. C'est juste que notre moyen d'expression à nous, c'est le français.


CNB — Cavalcades semble être un disque fait par deux personnes qui ont traversé beaucoup ensemble, et qui continuent de se choisir — mais autrement. Est-ce que faire cet album vous a appris quelque chose sur ce que peut être une relation créative qui dure ?


Hugo — Oui. Il faut même remonter avant la tournée de 11h11, on s'était séparés avant qu'elle commence. 11h11 en tant qu'album, c'était une reconstruction. On ne savait pas vraiment où on allait, c'était le merdier, clairement. Mais ça nous a permis de nous retrouver pour faire de belles choses. La musique a toujours été cet endroit où on pouvait échanger ; parfois, on se parlait en se l'écrivant. Ça a toujours été ce fil rouge, cet espace d'apaisement. Et une nouvelle fois, ça a été l'endroit où on a pu s'exprimer de manière sincère, libre, et réussir à faire quelque chose de beau de ce bourbier. C'est plutôt pas mal.


Maëva — Qu'est-ce qu'on a appris... Moi, je suis trop fière de nous. Parce que la vérité, c'est que des groupes qui ont été des couples, il y en a eu des milliers. Et combien se sont séparés ? Combien n'y ont pas survécu ? Et d'une façon assez naturelle, c'est tellement compliqué. Le fait est que quand j'ai pris cette décision, je me suis dit : « Ok, super, on vient de signer sur un label pour le premier album. Qu'est-ce qu'on fait ? » Et Hugo a été d'une force incroyable. En grande partie, c'est grâce à lui qu'on est encore là. Donc vraiment, merci.


Hugo — En fait, c'est une thérapie votre interview !


Maëva — De ouf, mais vraiment je suis trop fière de nous. Et puis oui, on a réussi à se dire des choses en musique, parce qu'on est visiblement meilleurs pour se parler en s'écrivant des chansons qu'en se parlant tout court. On n'a toujours pas vraiment trouvé la clé pour tout régler de manière parfaitement saine. Mais c'est trop beau, ce que ça raconte. C'est trop beau dans ce que ça dit de l'amour qui évolue, de deux personnes qui se rencontrent, qui se font du mal, qui se font du bien, qui changent ensemble et séparément, et de voir ce que ça devient. L'amour et le respect qu'on se porte l'un et l'autre sont toujours là. On en a vécu des choses.


CNB — Il y a une dernière question, c'est celle que je pose à tous les musiciens, tous les artistes que je rencontre. Savez-vous pourquoi vous faites de la musique ?


Maëva — On sait pas faire autre chose !


Hugo — Je sais rien faire de mes mains. Non, sérieusement... Je pense que les artistes en général ont peut-être une sensibilité à part. Je vois de quoi tu parles. En ce qui me concerne, ça a été une évidence. Il n'y a jamais eu de plan B, ce qui faisait flipper mes parents, évidemment. Mais c'était étrangement rassurant de savoir, pour moi, que je ferais ça de ma vie. Même si c'est compliqué. Et toi, je sais que t'as toujours baigné dans la musique, tu chantes depuis que tu es née, quasiment.


Maëva — C'est à peu près pareil, oui. J'ai tenté d'autres choses, j'ai été attachée de presse, j'ai adoré ça. Mais dès que je voyais des gens sur scène, je voulais être là. Et ce qui est particulier avec ce métier, c'est qu'il n'est jamais acquis. Même quand tu es là-haut, tu peux très rapidement redescendre. C'est source de beaucoup de questionnements. Rien n'est jamais pareil, rien ne se ressemble. Il est toujours question d'insécurité, un peu. Et mettre ses tripes dans la musique, ça n'a objectivement aucun sens, ressentir ce qu'on ressent, traverser des très très hauts et des très très bas...


Mais pourtant, à chaque fois que je suis sur scène, il n'y a pas d'endroit où je me sente plus heureuse. Quand je monte et que je vois des gens qui m'ont donné de leur temps, de leur argent, trente balles pour voir un concert, moi personnellement je ne les mettrais pas, tu vois. Et pourtant, il y en a qui font une heure et demie de route, qui viennent d'Angers, d'autres qui viennent Suisse... Des gens qui te donnent énormément de temps, d'argent, d'énergie, d'amour, alors qu'ils ne te connaissent pas vraiment. Et pourtant, ta musique résonne en eux. Parfois, elle les sauve. Parfois, elle les accompagne dans des moments archi-importants.


Sur le papier, c'est complètement fou. Et nous, sur scène, on a ce contrat tacite, on sait qu'il est là. Chaque soir, c'est comme si c'était le dernier concert. Il faut qu'il y ait ce truc où on leur rend la pareille. Alors on donne nos putains de tripes, pour que les gens en ressortent en se disant : je viens de passer un moment que je n'oublierai pas.


Hugo — C'est pour ça qu'on a peur de la sortie de l'album aussi. On est stressés parce qu'il y a les gens qui nous suivent depuis le début, on n'a pas envie de les décevoir. On sait que le groupe a compté pour eux à un moment donné, donc on a hâte d'avoir leurs retours. On espère que ça va leur parler, parce que nous, ça nous parle très fort, et on a mis beaucoup de nous là-dedans. Et puis on espère aussi que de nouvelles personnes vont nous découvrir grâce à cet album.


Mais oui, c'est un peu lunaire quand on y réfléchit vraiment. Des très hauts, des très bas, comme elle l'a dit. Et puis, peut-être que ça s'arrêtera un jour. Alors autant se donner et profiter à fond.


© Pauline Mugnier

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