RENCONTRE AVEC LÉONIE DAHAN-LAMORT : SYMPATHY FOR THE SINNER
- 3 mars
- 29 min de lecture
Nous l’avons rencontrée deux fois, non pas seulement car le temps nous a manqué la première, mais parce qu’il arrive parfois qu’une parole ne se laisse pas enfermer dans le cadre d’un unique rendez-vous, comme ces paysages que l’on croit avoir saisis d’un seul regard et qui, sitôt qu’on les quitte, réclament qu’on y revienne pour en comprendre les lignes secrètes. Cette double rencontre s’imposa d’elle-même, presque comme une nécessité organique, tant la conversation initiale avait laissé de ramifications en suspens, de pensées ouvertes, de questions retournées contre elles-mêmes. Il fallait toutes les essorer pour envisager un semblant de réponse définitive.
Léonie Dahan-Lamort n’est pas de ces actrices qui alignent des réponses comme on dispose des galets polis sur la table sur-lissée de la promotion. Elle procède autrement : elle creuse, revient en arrière, reformule une phrase à peine prononcée pour en éprouver la pleine solidité. Elle semble considérer chaque question comme un terrain à arpenter, non comme un obstacle à franchir. Il y a dans sa manière de parler quelque chose d’un chantier permanent, une architecture en train de se bâtir sous nos yeux, poutre après poutre, sans dissimuler l’échafaudage.
Dans Pécheresses, elle incarne une adolescente qui, au moment même où elle renoue avec la religion, en dynamite les fondations par la pratique la plus frontale de sa liberté : celle du corps, du désir, du commerce même de ce désir. La contradiction n’est pas un effet de scénario, elle est l’ossature même du personnage. La foi n’y est pas relégué en un simple prétexte narratif servant à la profondeur ré-intériorisée d’un personnage fictif ; elle est une matière inflammable, une substance intime avec laquelle on se brûle en tentant de la modeler à sa propre mesure.
Ce qui frappe, à l’écouter analyser ce rôle, c’est qu’elle ne traite jamais la religion comme une entité figée, mais comme un récit humain parmi d’autres, une immense fiction collective inventée pour répondre à l’angoisse du vide. Elle le dit sans cynisme. Elle le dit avec curiosité. Elle raconte comment, au cœur d’une de ces crises existentielles qu’elle s’accorde avec une régularité presque métronomique, elle s’est surprise à ouvrir des textes sacrés comme on ouvre un vieux coffre dans un grenier familial, non pour y trouver la vérité, mais pour y chercher des échos.
Ainsi se dessine un trait singulier : chez elle, le travail d’actrice ne s’arrête pas à la porte du plateau. Il infiltre. Il contamine. Le personnage ne demeure pas un masque que l’on retire le soir ; il agit comme une encre lente qui teinte la pensée, qui modifie imperceptiblement la manière de se tenir face au monde. Elle parle de cette infusion sans emphase, presque avec méthode, comme si l’art n’était pas une échappatoire mais un laboratoire où l’on accepte de se laisser transformer.
Ce laboratoire, elle l’explore aussi sur le terrain du désir féminin, fil rouge involontaire de sa jeune filmographie. Elle n’en parle pas comme d’un combat spectaculaire, mais comme d’un nœud intérieur : la honte intériorisée, la censure apprise et imposée dès l’âge de conscience, la difficulté d’assumer une pulsion que l’histoire a longtemps assignée à la discrétion. Là où d’autres se contenteraient d’un slogan, elle détaille les mécanismes : le scénario peut être irréprochable, dit-elle en substance, mais la caméra, si elle n’est pas interrogée, peut trahir l’intention. Le regard ne se loge pas seulement dans les mots ; il s’insinue dans l’angle, dans la distance, dans la durée d’un plan qui pourrait en dire trop là où il doit rester aveugle.
Sa réflexion sur la colère féminine obéit à la même exigence. Elle la reconnaît en elle, comme une énergie dense, presque minérale, que le jeu permet d’extraire et de façonner. Elle constate, avec une lucidité sans acrimonie, que la société tolère plus aisément la rage d’un personnage que celle d’une femme réelle. Le cinéma devient alors un terrain d’essai, un espace où l’on apprivoise ce que la vie quotidienne réprime encore. Le cinéma est une pré-vie qui appréhende mieux celle qui suivra.
Ce qui se révèle au fil de ces deux rencontres, c’est une conscience aiguë des rouages de l’industrie, mêlée à une forme de désacralisation presque salutaire. Elle parle des sélections, des honneurs, des tapis rouges comme d’illuminations brèves : une semaine de grâce, puis le retour au doute, qui demeure l’état naturel de l’artiste. La reconnaissance n’abolit pas l’incertitude. Elle la suspend à peine.
Il y a chez elle une méfiance tranquille à l’égard du culte de la célébrité. L’instinct de survie surpasse le précepte moral. Elle distingue l’œuvre de l’individu, le travail de la personne. Elle refuse l’idée que l’on soit possédée par admiration. Cette génération, dit-elle, déconstruit l’élitisme non par désinvolture, mais parce qu’elle a vu ce que l’idolâtrie peut produire de plus insidieux.
Léonie Dahan-Lamort avance ainsi, dans un équilibre précaire entre l’abandon et la vigilance. Elle veut être poreuse à ses personnages, mais lucide sur les systèmes qui les fabriquent. Elle accepte le doute, mais travaille à réduire l’anxiété pour être plus présente dans le jeu. Elle revendique l’imperfection, mais traque la paresse esthétique. Elle n’aspire pas à la cohérence stratégique d’une carrière ; elle préfère la fidélité à une intuition, quitte à ce que la trajectoire paraisse sinueuse.
Il serait tentant de voir en elle une promesse. Mais ce serait trop simple. Elle est déjà davantage que cela : une actrice en train de penser son époque tout en s’y exposant. Une jeune femme qui comprend que le regard public est à la fois une lumière et un piège, et qui s’efforce d’en faire un outil pragmatique plutôt qu’une cage théorique.
Deux rencontres n’ont pas épuisé la matière. Elles ont simplement confirmé ceci : certaines présences habitent l’écran pour mieux révéler les nuances de ses faisceaux. Et c’est peut-être dans cette révélation patiente, exigeante, parfois inconfortable, que réside peut-être la véritable audace des artistes.

© Pauline Mugnier
CNB : Vous dites être tombée amoureux du cinéma avant même d'avoir envie d'en faire. Pensez-vous que le désir artistique relève souvent plus d'un manque que d'une ambition ?
Léonie Dahan-Lamort : Ah oui d’accord, donc c’est ce genre de questions ! Je le crois. Je pense que ce désir découle d'un besoin profondément humain de créer, de donner un sens à l'existence. Et pas nécessairement d'un besoin de reconnaissance ou de célébrité. Je pense que cela survient après avoir été confronté au secteur dans lequel on a choisi de travailler. Mais je crois que la motivation première est une véritable soif de vivre, un besoin réel de transformer les choses, de se sentir vivant.
CNB : Mary Poppins est votre premier choc cinématographique. Un film joyeux, mais traversé par une vraie mélancolie. Est-ce que, très tôt, vous avez été sensible à cette coexistence entre la légèreté et le vertige ?
LDL : Complètement. Je crois que c'est ce qui m'a le plus touché dans ce film quand j'étais enfant. Les couleurs, la danse, la musique, le mélange de prises de vue réelles et d'animation. Et en même temps, le côté profondément triste de cette famille complètement dysfonctionnelle, avec un père qui ne comprend pas ses enfants, qui ne veut pas les comprendre parce qu'il a oublié ce que c'est que d'être enfant.
Et le personnage de Mary Poppins, qui se trouve être la sauveuse de la famille. On imagine qu'elle l'a fait des milliers de fois. Cela m'a vraiment touchée.
Je me souviens très bien de la scène où elle chante à propos de la dame qui nourrit les pigeons, c'est vraiment déchirant. C'est très triste. Et même le personnage du père est très intéressant, très bien écrit, et il m'a beaucoup touchée.
CNB : Enfant, vous dansiez seule dans votre chambre. Aujourd’hui, vous êtes regardée par des milliers de spectateurs. Qu’est-ce qui a changé dans ce geste intime, et qu’est-ce qui est resté intact ?
LDL : Je crois que ce qui a changé, c'est que j'ai conscience d'avoir une image médiatique, que je ressens une différence entre moi et l'image que je projette dans les médias. Et c'est normal, je pense que c'est le cas pour tout le monde.
Ce qui n'a pas changé, c'est mon amour de la danse, mon amour de l'art et la joie que je ressens en participant à des projets audiovisuels. C'est toujours un immense plaisir. Je suis toujours très reconnaissante de pouvoir participer à des projets et mon désir d'en réaliser mille reste intact.
CNB : Tu as grandi à Biarritz, entre océan et horizon ouvert, puis tu es arrivée à Paris, ville du cadre, des normes, du regard. Est-ce que ce déplacement géographique a aussi été un déplacement intérieur ?
LDL : Absolument. Je n’étais pas vraiment intégré à Biarritz et je suis arrivé à Paris sans l’être du tout.
Cela impliquait donc de prendre conscience de ce que signifie vivre dans une grande ville avec des gens qui ne se connaissent pas. À Biarritz, dès qu'on rencontrait quelqu'un, on était sûr que c'était le cousin d'une amie de sa sœur. On avait donc vraiment l'impression d'être dans un village, tout en ayant en même temps une certaine sensation d’étouffement.
À Paris, je me souviens très bien d'avoir été profondément marquée par la présence de la misère dans les rues, une misère assez discrète à Biarritz, où deux personnes que nous connaissions étaient constamment présentes. À Paris, elle est partout, tout le temps, dans toutes les rues. C'était donc assez violent pour moi.
Par ailleurs, sur le plan du changement intérieur, j'ai dû apprendre à me redécouvrir et à découvrir les autres dans un nouveau contexte. Je suis arrivée en troisième, j'ai donc dû m'intégrer à une classe qui existait depuis au moins trois ans. Et là encore, avec les secteurs d'enseignement à Paris, les élèves se suivent de l'école primaire au lycée.
Oui, il y avait beaucoup de dynamiques que je ne comprenais pas, et j'ai dû beaucoup apprendre pour trouver ma place dans une si grande ville, avec tant de gens qui vous font vous sentir complètement invisible. Et en même temps, je trouve ça très agréable, de pouvoir vivre comme si je n'existais pas si je le veux. Je trouve ça génial.
C’est notamment là que s’est joué le déplacement intérieur. Et puis, même si ça peut paraître bête, mes parents n'étaient pas très rassurés à l'idée que je prenne le métro seule, de loin ça peut paraître un peu terrifiant. Alors oui, j'ai aussi dû réapprendre à me sentir en sécurité dans les lieux publics.
CNB : Vous tournez votre premier court métrage à 15 ans, puis vous entrez très jeune dans une quotidienne comme Un si grand soleil. Est-ce que commencer si tôt vous a donné une avance, ou au contraire un vertige ?
LDL : Je pense que si j’en suis là aujourd’hui dans ma carrière, c’est parce que j’ai commencé très tôt.
Mais je ne recommande à personne de faire de la télévision en étant mineur. C'est un milieu qui peut s'avérer dangereux. Même lors d'un tournage qui ne serait pas destiné à la télévision, je constate que la dynamique du tournage peut parfois engendrer des micro-agressions ou des micro-violences.
Du coup, je pense que, enfant, les adultes qui encadrent les activités dans ce domaine ne prennent pas suffisamment leurs responsabilités pour permettre aux enfants de travailler sereinement. Et on ne peut pas vraiment travailler, car il faut s'amuser, découvrir le jeu en s'amusant. Et c'est vrai que dès qu'on entre dans une logique financière et rémunérée, où l'on attend de vous une disponibilité permanente, on comprend vite les contraintes de ce travail, qui sont normales, mais qui, pour un enfant, peuvent paraître un peu perturbantes.
Je suis contente de l'avoir fait évidemment, car aujourd'hui je suis là grâce à cela ! Mais oui, je trouve ça très perturbant et je ne le recommanderais pas.
CNB : Quitter une série qui installe une forme de confort et de visibilité, était-ce un geste désiré de liberté ou de peur de s’endormir ?
LDL : Je pense que c'est un peu des deux.
J'ai eu de la chance à cet âge-là, quand j'ai quitté le domicile familial, de n'avoir de responsabilités que pour moi-même. Je me suis donc permis de me mettre dans une situation un peu délicate, où j'acceptais le risque de devoir travailler pendant un certain temps. Pour ceux qui ont des chiens à nourrir, des prêts à rembourser, etc., la situation semble bien plus compliquée.
Partir a donc été une véritable libération. En même temps, j'avais le sentiment de me lancer un défi et, financièrement parlant, c'était très confortable, notamment grâce à un emploi presque équivalent à celui d’un CDI. C’était évidemment rassurant.
Mais je ne me sentais pas très à l'aise, alors j'ai préféré partir avec une volonté de liberté accrue et un besoin de changement, de me lancer des défis, de jouer, et de rendre réelle ma curiosité.
CNB : Après Un si grand soleil, vous vous tournez vers des projets comme La Morsure, La Pampa, Nudes. Aviez-vous le sentiment de devoir « réécrire » votre image ?
LDL : Non, pas du tout. On est très loin d’un produit calibré façon Disney ou Chanel. Là, oui, on comprend qu’une figure comme Britney Spears ait dû lutter pour se défaire d’une image façonnée par d’autres. Elle a dû reconquérir son récit, et je trouve ce parcours très intéressant à observer. Mais en ce qui me concerne, la situation était différente : je n’étais pas une figure publique installée. J’étais reconnue, bien sûr, parfois interpellée dans la rue, mais cela a duré un an et demi à peine.
Et puis, après avoir quitté la série, j’ai senti que tout cela s’estompait très vite. En six mois, l’attention avait déjà glissé ailleurs. C’est aussi la particularité d’un feuilleton quotidien : il y a cent cinquante personnages qui coexistent. C’est fascinant, mais forcément un peu éclaté. Je ne l’ai jamais mal vécu. Au contraire, je trouve cela logique. C’est une question de mouvement, de fluidité : le récit avance, les visages se succèdent, et c’est très bien ainsi.
Cela m’a d’ailleurs permis de prendre du recul par rapport au personnage, de ne pas être figée dans l’identification que le public pouvait en faire. Et cette distance-là, je l’ai trouvée plutôt agréable.
CNB : Est-ce plus difficile d’imposer une exigence artistique quand on vient de la télévision populaire ?
LDL : J’ai eu la chance de ne pas être trop marquée. On ne m’a pas collé l’étiquette « actrice de télé » sur le front. Je n’ai pas subi ce que j’appellerais une discrimination — le mot est peut-être un peu fort — mais en tout cas, je n’ai pas été jugée uniquement à l’aune de ce médium.
Cela dit, j’ai entendu des récits de partenaires d’Un si grand soleil à qui des réalisateurs ont dit : « Si j’avais su que tu avais fait cette série, je ne t’aurais jamais fait passer ce casting. » Et parfois, à la fin, ce sont ces mêmes réalisateurs qui se retrouvaient surpris, voire très satisfaits du travail accompli. On sent que le sujet travaille encore beaucoup l’industrie.
Il subsiste sans doute une forme de vision élitiste du cinéma, l’idée qu’un acteur ou une actrice ne devrait pas « s’abaisser » à faire de la télévision. Or c’est un contresens. C’est un lieu d’apprentissage extraordinaire. C’est un espace de travail exigeant. Aujourd’hui, si je suis capable d’être efficace, de tourner dix séquences par jour, c’est grâce à cette expérience.
Je considère cette série comme ma classe préparatoire. Certains font une prépa médecine ou droit ; moi, j’ai fait Un si grand soleil. Et cela m’a appris la rigueur, la rapidité, la précision. Cela m’a permis de comprendre ce que je veux, ce que je ne veux plus, comment je travaille. J’en suis profondément reconnaissante.
CNB : Tu as dit un jour que jouer était une manière de dire « j’existe ». Est-ce que l’existence, pour toi, passe nécessairement par le regard de l’autre ?
LDL : J’espère que non.
J’aspire à un état d’apaisement où mon existence ne dépendrait plus de ce miroir extérieur. Quand j’ai prononcé cette phrase, j’étais plus jeune. Je sortais à peine de l’adolescence. Et à cet âge-là, le regard des autres pèse énormément. On est sexualisée, on a souvent été éduquée à rechercher une validation, notamment masculine. Ce n’est pas seulement intime, c’est aussi systémique.
Aujourd’hui, j’ai un désir très fort de me détacher de cela. Et je sens qu’en grandissant, quelque chose se simplifie en moi. Je me rends compte que, la plupart du temps, les gens ne sont pas en train de nous scruter. Ils oublient très vite. Vous dites une bêtise, et dix secondes plus tard, plus personne n’y pense. Alors que vous, vous pouvez y repenser pendant six mois, au cœur d’une insomnie.
En réalité, le jugement le plus sévère était souvent le mien. Les moments où l’on m’a dit des choses franchement blessantes en face sont rares. Bien plus rares que ces instants où je me suis observée moi-même, comme sortie de mon propre corps, me disant : « Ce que tu fais ne va pas du tout. » Alors que, concrètement, personne ne prêtait attention.
Je travaille beaucoup là-dessus, notamment en thérapie, mais aussi seule avec moi-même. Apprendre à se détacher du regard des autres est essentiel. Et pour un acteur, c’est même vital : cela permet de créer librement, de ne pas se conformer à ce que l’on attend, mais d’aller vers ce que l’on a réellement envie d’explorer.

© Pauline Mugnier
CNB : Penses-tu qu’on sous-estime encore la violence symbolique du regard public sur les jeunes actrices, surtout celles qui ont commencé très tôt ?
LDL : La violence ne se limite pas à un âge. Si l’on savait qu’elle s’arrête à un moment donné, ce serait rassurant. Mais ce n’est pas le cas.
En revanche, je pense que l’industrie ne prend pas encore pleinement ses responsabilités concernant les enfants et les adolescents. Il faut leur permettre d’expérimenter, de découvrir, sans les écraser sous le poids d’un système pensé par des adultes. La protection des plus jeunes est une responsabilité collective, et elle incombe aux adultes, pas aux enfants.
Au-delà de la jeunesse, il y a aussi la violence du métier en lui-même, qui est souvent minimisée. Et lorsque l’on est perçue comme une jeune femme, d’autres couches s’ajoutent : le patriarcat, les attentes projetées sur les actrices, l’imaginaire que le mot même d’« actrice » suscite chez le public. Il reste du travail, c’est évident.
CNB : Beaucoup de vos rôles se situent à la frontière entre l’adolescence et l’âge adulte. Est-ce un territoire que vous connaissez intimement ou que vous cherchez à quitter ?
LDL : Je ne suis pas certaine d’être prête à jouer des femmes.
Je pourrais en faire l’expérience, bien sûr, mais j’ai observé que ce passage est délicat dans une carrière. Le moment où l’on cesse d’incarner des adolescentes sans être encore perçue comme une femme peut créer une sorte de désert, quelques années suspendues. Je ne me sens pas encore prête à y entrer.
J’aime profondément les personnages adolescentes. Elles sont excessives, maladroites, parfois agaçantes, souvent « moches » au sens où elles ne cherchent pas à être lisses. Et je les adore pour cela. Il est essentiel de les montrer telles qu’elles sont : des êtres en construction, des enfants qui découvrent le regard qu’elles portent sur elles-mêmes, qui prennent conscience du monde et tentent de s’y situer.
Dans quelques années, je serai pleinement de l’autre côté. Alors comment me positionner ? Comment accompagner ce basculement ? C’est passionnant à explorer.
J’aime aussi représenter les erreurs, les bêtises, l’intensité propre à cet âge. Cela me fait penser à Turning Red, qui m’a profondément marquée. Ce film montre avec justesse la préadolescence féminine : les hormones, la naissance du désir, le trouble, l’excès. En le découvrant, j’ai réalisé combien ces sujets avaient été peu traités dans les films que j’avais vus en grandissant.
Si je peux contribuer à leur donner une place à l’écran, c’est une joie immense.
CNB : Est-ce que le cinéma vous permet de retarder symboliquement le passage à l’âge adulte ?
LDL : Je crois que l’art, en général, nous reconnecte à des parts de nous que les responsabilités de l’âge adulte tendent à enfouir. Lorsque je suis reliée à cette zone plus sensible, plus intuitive, je me sens plus alignée. Le cinéma est un outil précieux pour cela.
Mais je ne suis pas terrorisée par l’idée de devenir adulte. Ces derniers mois, j’ai senti que quelque chose s’était stabilisé, que j’avais quitté l’adolescence. C’est vertigineux, bien sûr, mais c’est aussi exaltant.
Être adulte, c’est aussi une forme de liberté très concrète. Si je veux boire un chocolat chaud couvert de chantilly tous les jours, je le peux. Si je veux manger trois paquets de bonbons, personne ne viendra me parler de mon potentiel diabète. Il n’y a plus l’autorité parentale pour cadrer ces élans.
C’est à la fois libérateur et intimidant. Mais j’ai toute une vie pour apprendre à être adulte, pour apprivoiser cette responsabilité. Ce que je souhaite préserver, en revanche, c’est le regard émerveillé de l’enfance. Cette capacité à s’étonner du monde. Si je la perds, alors oui, la vie pourrait devenir plus aride.
CNB : Dans Nudes, Pécheresses, La Morsure, le désir féminin est central, mais toujours exposé, surveillé, jugé. Est-ce un motif que vous choisissez ou qui vous choisit ?
LDL : Je crois qu’il est presque impossible de traiter du désir féminin sans interroger immédiatement la manière dont il est censuré. Censuré par la société, bien sûr, mais aussi par nous-mêmes. Nous l’intériorisons, cette censure. Nous apprenons à culpabiliser, à avoir honte, à nous méfier de nos élans. Et, à force, nous finissons par nous interdire de désirer.
Ce motif, je pense qu’il est né d’une rencontre. D’un côté, ce que je dégageais, ce que les directeurs de casting percevaient de moi, les rôles pour lesquels on m’a appelée. De l’autre, mon intérêt profond pour ces questions-là : la honte, la culpabilité, les récits qu’on incorpore malgré nous. Représenter le désir féminin, le montrer dans sa complexité, dans ses contradictions, me semble essentiel.
Peut-être ai-je été un peu moteur dans cette direction sans même m’en rendre compte. Et en même temps, il était sans doute facile de projeter sur moi cette thématique. Je crois que c’est un mélange des deux : ce que je cherche et ce que l’on vient chercher en moi.
CNB : Est-ce que le regard de la caméra sur le désir féminin vous semble aujourd’hui plus juste, ou simplement plus explicite ?
LDL : Peut-être un peu des deux.
J’ai l’impression qu’en tant qu’industrie, nous avons à peu près compris qu’un personnage féminin doit être écrit comme un personnage à part entière, et non comme une simple “femme”, c’est-à-dire un objet ou un faire-valoir. Longtemps, on écrivait des rôles féminins sans leur donner d’épaisseur familiale, sociale, intime. Ils existaient surtout comme intérêt amoureux du protagoniste masculin.
Sur ce point, je crois qu’il y a eu une évolution. En tout cas, j’ai la chance d’interpréter des personnages féminins bien écrits, portés par des auteurs et autrices qui prennent le temps de les construire.
Et en même temps, je sens chez les gens de ma génération une lassitude face à certaines scènes d’intimité perçues comme gratuites. Personnellement, je trouve passionnant de filmer les corps, de filmer les rencontres, le désir, la friction entre deux êtres. Mais aujourd’hui, j’ai besoin que cela dépasse la simple justification narrative. Il faut que ce soit véritablement mis en scène, pensé, travaillé comme une séquence à part entière, et non abandonné à un vague “faites comme dans la vie”.
Cela arrive encore que des réalisateurs ou réalisatrices soient très mal à l’aise avec ces scènes. Et il n’y a aucun mal à cela. Mais dans ce cas, peut-être vaut-il mieux ne pas les écrire. Ou, si on les écrit, les assumer pleinement comme un travail. Parce que “faire l’amour comme des humains”, cela ne veut rien dire pour nous : nous ne sommes pas nous-mêmes à l’écran, nous sommes des personnages. Et, très honnêtement, faire l’amour pour le travail ne m’intéresse pas si cela n’a pas de sens artistique.
Alors oui, il y a des endroits où le regard est plus explicite. On veut montrer le désir dans sa crudité, dans sa matérialité. Mais cette explicitation ne s’accompagne pas toujours d’une véritable justesse. Certains créateurs ont trouvé un équilibre très fin. Mais je ne suis pas sûre que, collectivement, l’industrie ait encore pleinement mesuré ce que cela implique de faire tourner des scènes d’intimité.
La démocratisation du métier de coordinateur ou coordinatrice d’intimité est, à mes yeux, une bénédiction. Pour les acteurs, pour les productions, pour les réalisateurs, pour tout le monde. Cela instaure un cadre, une méthode, un espace de sécurité. Lorsque la personne derrière la caméra est mal à l’aise, il y a quelqu’un dont c’est précisément le rôle de travailler la séquence, de proposer des exercices, d’aider les interprètes à se sentir à l’aise avec le corps de l’autre.
Parce que, parfois, on tourne une scène d’intimité après une semaine de tournage à peine. On se connaît peu. Et soudain, il faut embrasser, toucher, exposer son corps. Mettre sa langue dans la bouche de quelqu’un que l’on connaît depuis quelques jours, ce n’est pas anodin. Cela demande un cadre clair.
Les formations existent, et je les encourage vivement. Elles créent un véritable sentiment de sécurité. Pour moi, la présence de professionnels formés sur le plateau change tout. Ce sont des personnes de confiance, à qui l’on peut confier une inquiétude, une peur, ou simplement dire que l’on se sent bien. Cela protège, cela structure, et cela élève le travail.

© Pauline Mugnier
CNB : Pécheresses met en scène une adolescente qui renoue avec la religion tout en la transgressant frontalement. Qu’est-ce qui vous a le plus troublée dans cette contradiction ?
LDL : Tout. J’adore cette contradiction. Elle me fascine.
La religion, en tant que concept et en tant que croyance, m’intéresse profondément. Je suis fascinée par les récits que les humains se racontent pour donner sens à leur existence, et par la manière dont ces récits influencent leurs décisions, leurs choix, leur rapport au monde.
Dans Pécheresses, je me suis beaucoup reconnue en Cassidy. J’ai moi aussi été cette adolescente qui utilisait son corps pour revendiquer une forme de liberté. Pour elle, il s’agit en partie d’une liberté financière. Pour moi, c’était davantage une manière d’affirmer que j’existais. Mais je crois que, pour Cassidy aussi, il y a quelque chose de cet ordre-là. Et c’est profondément politique.
Ce que j’aime dans ce personnage, c’est qu’elle arrive avec des a priori très forts, puis découvre qu’elle peut puiser dans la religion ce qui lui parle, sans se soumettre entièrement à un dogme. Elle comprend qu’elle peut composer sa propre “ratatouille” de croyances, prendre ici un rituel, là une idée, ailleurs une pratique, et en faire quelque chose de personnel. C’est peut-être cela, au fond, qui est le plus libérateur.
Chacun croit comme il veut. Mais pour Cassidy, j’ai l’impression que la liberté réside précisément dans ce refus de se plier à un cadre qu’elle perçoit comme patriarcal ou enfermant. Par exemple, le confessionnal : au-delà de la dimension religieuse, c’est un espace où l’on peut déposer des choses, parler, se soulager. Quand on n’a pas l’habitude d’aller chez un psy, cela peut faire du bien d’avoir un lieu pour dire.
Ce sont ces paradoxes-là qui m’ont passionnée. J’ai lu le scénario et j’ai été immédiatement fascinée. J’étais profondément heureuse qu’on me propose ce rôle, et très reconnaissante de pouvoir m’y plonger.
CNB : Pensez-vous que la foi, au cinéma, est souvent traitée comme un décor plutôt que comme une expérience intérieure ?
LDL : Je crois que cela dépend profondément des films.
La foi peut constituer un cadre, presque un paysage moral ou culturel à l’intérieur duquel les personnages évoluent. Comme un décor, oui, mais un décor vivant, structurant, qui imprime sa couleur aux gestes et aux silences. C’est déjà intéressant en soi.
Mais ce qui me fascine davantage encore, c’est ce que cela signifie de grandir avec une religion, ou au contraire sans religion. Ce que cela façonne en nous, souvent à notre insu. Et puis, à l’âge adulte, la confrontation : se retrouver face à une croyance que l’on n’a pas reçue, ou face à quelqu’un qui n’en partage aucune. Les frictions intérieures, les déplacements, les négociations intimes que cela provoque me passionnent.
La foi n’est pas seulement un arrière-plan. Elle peut être une matière intérieure très dense. Alors oui, cela dépend des œuvres. Mais à mes yeux, tout est intéressant à explorer, pourvu qu’on le fasse avec sincérité.
CNB : Est-ce que ce rôle a déplacé votre propre rapport à la morale, au péché, à la faute ?
LDL : Oui, je pense que cela a participé à un déplacement.
Je suis quelqu’un qui traverse des crises existentielles assez régulièrement. Disons tous les deux ans. Cet été-là n’a pas échappé à la règle. Une petite crise biannuelle, presque devenue un rituel. Et travailler sur la religion à ce moment précis, réfléchir à ces notions de péché, de faute, de morale, a forcément nourri cette traversée.
La série se déroule presque en huis clos. Le lieu y est si présent qu’il devient un personnage à part entière, presque le cinquième protagoniste. Cette proximité, cette immersion ont eu un effet sur moi. Dans le tumulte de ma crise, je me suis surprise à me raccrocher à des textes religieux. À chercher dans ces écrits des pistes, des réponses. Après tout, ces textes ont été élaborés pour donner sens à l’existence. Alors si l’on peut y trouver des clés, pourquoi s’en priver ?
Au fond, cela a ouvert davantage de questions que cela n’a apporté de certitudes. Mais c’était profondément stimulant. La religion, au sens large, m’intéresse depuis longtemps. Travailler cette matière à travers un personnage, puis observer comment elle infusait en moi, a modifié, subtilement, mon propre rapport à ces notions.
CNB : Dans La Pampa, vous évoluez dans un univers gangrené par le virilisme. Est-ce un monde qui vous était familier ou totalement étranger ?
LDL : Le virilisme est partout. Il est tentaculaire. Même dans des espaces où l’on croit lui échapper, il trouve des chemins pour s’infiltrer. De ce point de vue-là, oui, il m’était familier.
En revanche, le milieu rural dans lequel se déroule l’histoire m’était beaucoup plus étranger. Je n’y ai pas grandi, je ne le connaissais pas de l’intérieur. Voir cette culture du virilisme représentée de manière aussi frontale, dans un contexte qui n’était pas le mien, a été très éclairant. Cela rend les mécanismes encore plus visibles.
CNB : Votre personnage incarne une forme d’échappée possible. Est-ce que vous voyez vos rôles comme des respirations, ou comme des miroirs de ton vécu ?
LDL : C’est toujours un mélange.
Mes personnages me permettent de suspendre mon identité pour un temps. De ne plus être moi. Cette échappée est précieuse. Elle offre un espace de jeu, de liberté, presque de répit.
Mais ce sont des vécus de femmes, même s’ils sont fictionnels. Et forcément, à certains endroits, cela résonne. Parfois parce que cela me rappelle une expérience personnelle, parfois parce que cela me renvoie à une femme que j’aime, à une histoire que l’on m’a confiée.
Je n’essaie pas de mettre une distance excessive entre moi et mes personnages. Au contraire. J’aime l’idée que je pourrais être amie avec chacune d’elles. Même celles qui m’agacent. Même celles qui me ressemblent trop.
CNB : Le cinéma a-t-il, selon toi, une responsabilité particulière lorsqu’il représente des milieux dominés par la violence masculine ?
LDL : Oui. Clairement.
Faire un film, ce n’est pas anodin. C’est mobiliser des dizaines de personnes qui vont penser le film, le porter, le nourrir, parfois pendant six mois. C’est demander à toute une équipe de vivre au rythme d’une histoire. Cela implique une responsabilité.
Et au-delà de la fabrication, il y a l’écriture, la représentation. On ne peut pas se servir du cinéma pour reconduire des stéréotypes, du racisme ordinaire, du sexisme ordinaire, sans en avoir conscience. Bien sûr, on peut montrer ces réalités pour les dénoncer. Mais c’est extrêmement difficile de représenter une violence tout en faisant comprendre clairement qu’on la critique. C’est un équilibre délicat. Ceux qui y parviennent forcent le respect.
Il faut se souvenir que nous sommes des adultes responsables de ce que nous produisons. Les films ont un impact. J’aimerais qu’ils en aient un à l’échelle du pays entier. Cela suppose d’être attentif à ce que l’on montre, de parler de ce que l’on connaît, ou bien de s’entourer de personnes compétentes pour représenter au mieux des réalités qui ne sont pas les nôtres.
CNB : Dans Deadline, vous êtes confrontée à la mort, à l’addiction, à l’absence d’empathie, puis à son retour brutal. Qu’est-ce qui vous a le plus dérangée dans ce personnage ?
LDL : Il est profondément troublant d’incarner quelqu’un qui sait qu’il va mourir.
Dans La Morsure, mon personnage était persuadé de sa fin prochaine, mais cela relevait d’une croyance, d’un point de vue intime. Elle pensait qu’elle allait mourir, sans certitude. Dans Deadline, la situation est différente : à partir du moment où l’on entre en soins palliatifs, on sait que la fin approche. Cette conscience-là change tout.
C’était difficile, mais aussi très fort. Il y avait quelque chose d’essentiel pour moi dans cette urgence. Cette pulsion de vie qui naît précisément parce que le temps est compté. J’éprouve encore beaucoup de tendresse pour ce personnage. Elle est agaçante, excessive, parfois insupportable. Je l’adore pour cela.
CNB : Jouer dans une unité de soins palliatifs change-t-il la manière dont on envisage la légèreté, l’humour, même noir ?
LDL : Je crois que j’ai toujours eu ce réflexe de rire face à la tristesse, à la mort, à la mélancolie. C’est une manière de mettre à distance, tout en affrontant la réalité. C’est contradictoire, mais l’humain l’est profondément.
Donc ce n’est pas tant le tournage qui a créé cela en moi. En revanche, ce personnage m’a appris beaucoup. Elle m’a donné envie de vivre. D’accepter l’imperfection. De rire malgré tout. D’essayer, au moins.
CNB : Est-ce que ce rôle vous a fait toucher une émotion que vous n’aviez encore jamais traversée à l’écran ?
LDL : Oui. Grâce à ce rôle, j’ai pu explorer une déception profonde que je n’avais jamais incarnée auparavant. Je ne dévoilerai rien de l’intrigue, mais il y a quelque chose de très particulier dans le fait d’obtenir exactement ce que l’on désirait, d’être dans cet état de « ça y est, je l’ai », et de découvrir que cela ne rend pas plus heureux.
Que fait-on après cela ? Quand le désir s’est accompli et que le vide demeure ? Travailler cette sensation, la laisser traverser mon corps, a été une expérience fascinante.
CNB : Vous avez évoqué votre premier tournage à 16 ans et votre rapport à la nudité, entourée, sécurisée. Est-ce que cette expérience a posé une base pour tous vos choix futurs ?
LDL : Absolument. J’ai eu la chance d’être très bien accompagnée sur ce premier court métrage. Mon père était présent. J’étais proche de la réalisatrice et du réalisateur. Je me suis sentie soutenue, protégée.
Et cela m’a permis de comprendre quelque chose de très simple : il ne se passe rien de dramatique. On enlève son tee-shirt, on entend « action », et on joue. Ce cadre sécurisant m’a aidée à réaliser que j’avais le droit d’avoir un corps. Qu’il n’y avait rien de honteux ou de grave dans le fait qu’il existe. Et que je pouvais choisir de le montrer si je le souhaitais.
Aujourd’hui, je ressens moins ce besoin. Mais je porte un regard très tendre sur la jeune fille que j’étais. Elle utilisait son corps comme une arme, comme une affirmation. Elle disait : oui, j’ai un corps. Oui, je peux le montrer. Et personne ne m’en empêchera.
CNB : Comment sentez-vous la différence entre une nudité pensée et une nudité imposée par une narration paresseuse ?
LDL : Cela se perçoit déjà à la lecture du scénario.
Mais le scénario ne suffit pas. Un texte peut être très bien écrit, exempt de regard objectifiant, et pourtant, si la mise en scène ne déconstruit pas certaines habitudes, on peut malgré tout ressentir un regard extérieur pesant.
La question du regard, du placement de la caméra, est essentielle. Même avec les meilleures intentions, on peut filmer une scène d’intimité de manière à ce que le spectateur sente davantage le désir du réalisateur que celui du personnage. C’est très subtil.
Il ne suffit pas que le scénario échappe au male gaze. Il faut aussi repenser la manière de filmer. Cela demande une vigilance constante. On s’en rend souvent compte une fois le film terminé : un angle différent, une distance modifiée, et l’émotion change complètement.
Filmer l’intimité est un exercice complexe. Il exige de la précision, de la conscience et une vraie réflexion sur ce que l’on veut faire ressentir. C’est un travail à part entière.

© Pauline Mugnier
CNB : Vos rôles explorent de plus en plus la colère féminine. Est-ce une continuité consciente dans votre parcours ?
LDL : Oui et non. J’ai l’impression que c’est aussi quelque chose que j’attire.
Je suis, de nature, quelqu’un d’assez en colère. Une colère lucide, souvent rentrée, parfois diffuse. Et l’interprétation offre un espace rare pour la laisser exister. C’est un soulagement presque physique. Ce métier permet de donner forme à ce que l’on garde habituellement pour soi, de transformer une tension intime en matière dramatique.
Traiter la rage féminine m’importe profondément. Montrer des femmes en colère, imparfaites, traversées par des contradictions, loin de toute image lisse ou docile, me paraît essentiel. La colère fait partie de nous. Elle mérite d’être représentée avec sérieux.
CNB : Dans quelle mesure la rage te semble-t-elle plus acceptable au cinéma que dans la vie réelle ?
LDL : Je crois que nous sommes parfois plus indulgents avec nos personnages féminins qu’avec les femmes réelles.
Dans la vie, on attend encore des femmes qu’elles soient maîtrisées, agréables, irréprochables. Qu’elles rassurent. La colère vient fissurer cette image de douceur permanente. Elle brise la poupée.
Au cinéma, en revanche, cette rage devient une force dramatique. On commence à comprendre qu’elle est riche, qu’elle ouvre des zones passionnantes à explorer artistiquement. J’espère que le fait de montrer des femmes en colère à l’écran contribuera, à terme, à rendre cette colère plus acceptable dans la réalité.
Car aujourd’hui encore, oser dire non, oser se mettre en colère, surtout avec émotion, reste délicat. C’est vite perçu comme excessif. Il y a encore du travail à faire.
CNB : Craignez-vous justement parfois que cette colère soit récupérée comme un simple motif esthétique ?
LDL : Pour l’instant, j’ai la chance que ce ne soit pas le cas.
Les personnages que j’ai incarnés étaient en colère pour des raisons précises, profondément ancrées dans l’écriture. Cette colère n’était ni gratuite ni décorative. Bien sûr, il existe toujours un risque de glamourisation. Transformer la rage en posture séduisante serait une facilité dangereuse.
Trouver la bonne limite est complexe. On avance encore à tâtons. L’enjeu est de ne pas remplacer un stéréotype par un autre. Déconstruire une image sans en figer une nouvelle. C’est un équilibre fragile.
CNB : La sélection de La Pampa à la Semaine de la critique vous a apporté une forme de validation critique. Est-ce que la reconnaissance institutionnelle apaise réellement le possible syndrome de l’imposteur ?
LDL : Honnêtement, non. Je crois que l’être humain est parfaitement capable de continuer à douter, même après trois Césars ou deux Oscars. Le doute ne disparaît pas avec les trophées.
Cela dit, cette reconnaissance a fluidifié quelque chose en moi. Elle m’a permis de me sentir légitime, d’accepter que j’avais peut-être ma place dans ce métier. Et la validation, il faut le dire, fait du bien. Lorsque des personnes que vous admirez vous disent que votre travail compte, c’est précieux.
Mais cela dure une semaine. Une semaine très douce. Puis la vie reprend, les doutes reviennent, et l’on repart au travail. Cette semaine-là reste belle, simplement.
CNB : Cannes est à la fois un rêve et un théâtre du contrôle de l’image. Comment as-tu vécu cette tension ?
LDL : Nous avons été relativement protégés. La Semaine de la critique reste une section plus intime, où les films sont réellement mis en avant. Cela a créé un cadre rassurant.
On ressent tout de même ce phénomène étrange : pendant vingt minutes, on vous regarde comme une star, puis l’instant d’après, vous redevenez une personne parmi d’autres. C’est normal. C’est le fonctionnement même de cet univers. Mais cela peut être un peu insécurisant.
Nous étions une équipe soudée. J’ai eu la chance de vivre cette expérience avec ma meilleure amie, Marguerite Zouaoui, qui est une actrice exceptionnelle. Cela a créé un cocon. Sans cela, je pense que l’expérience cannoise peut être vertigineuse, presque intimidante. La machine est impressionnante. Elle peut faire peur.
CNB : Est-ce que tu te sens plus légitime aujourd’hui ? Et est-ce qu’acquérir de l’expérience signifie être plus consciente de ses forces et de ses faiblesses ?
LDL : Oui, l’expérience aide, surtout parce qu’elle apaise l’anxiété.
Moins de stress signifie plus de présence. Et plus de présence permet de s’engager entièrement dans une scène. Être libérée d’une partie de la peur rend le jeu plus vivant. La scène sera réussie ou non, mais au moins, on l’aura traversée pleinement. Et cela, en soi, est passionnant.
CNB : Vous dites souvent que ce sont les rencontres avec les réalisateurs qui vous font dire oui, autant que le scénario. Est-ce une manière de privilégier l’humain au prestige ?
LDL : Je ne l’ai jamais formulé ainsi, mais peut-être que oui.
Un film est un objet profondément collectif. Il mobilise des dizaines de personnes, leur énergie, leur savoir, leur temps. Valoriser cette dimension humaine m’est essentiel.
Un réalisateur ou une réalisatrice est aussi, très concrètement, votre responsable pendant le tournage. Lorsque la relation est saine, le travail devient plus fluide. Et au-delà de cela, créer un lien permet de mieux comprendre la vision de l’autre. Pour interpréter justement, il faut avoir accès à son intériorité, comprendre ce qui l’anime, pourquoi cette histoire doit être racontée à ce moment précis de sa vie.
Ce qui me passionne, ce sont ces rencontres-là. Comprendre un parcours, une nécessité artistique, et essayer d’y répondre au mieux.
CNB : Avez-vous déjà senti qu’un projet vous correspondait intellectuellement, mais pas humainement ?
LDL : Oui. J’ai parfois été un peu naïve.
Il m’est arrivé de penser que parce qu’un projet était politique, toutes les personnes impliquées partageraient une forme de militantisme commun. Évidemment, ce n’est pas ainsi que cela fonctionne. On ne peut pas s’entendre parfaitement avec soixante personnes sur un tournage.
J’ai dû travailler sur mes attentes. Apprendre à ne pas être déçue lorsque la réalité ne correspond pas à l’image que je m’en faisais. C’était moins une question des autres qu’une question de régulation personnelle.
CNB : Est-ce que la fidélité artistique compte plus pour vous que la progression de carrière ?
LDL : Je ne crois pas que les deux soient incompatibles.
Les personnes avec qui j’ai travaillé jusqu’ici sont remarquables. Si je peux retravailler avec elles, ce sera avec joie. Mais rencontrer de nouveaux artistes est tout aussi stimulant.
Retravailler avec quelqu’un oblige aussi à se réinventer, à ne pas répéter une formule, à ne pas recycler un personnage. C’est un exercice exigeant. Dans les deux cas, il y a progression.
CNB : Vous parlez d’une génération qui déconstruit le culte de la célébrité. Est-ce un choix ou une nécessité de survie ?
LDL : Je pense que c’est un mélange des deux.
Nous avons été confrontés à des figures publiques parfois problématiques, voire dangereuses. Cela rappelle une chose simple : le travail d’une personne n’est pas la personne elle-même. On peut admirer un jeu d’acteur et ne pas se sentir en sécurité face à l’individu.
Distinguer l’œuvre et l’être humain est une question de protection. C’est nécessaire pour travailler sereinement. Et au-delà de cela, je crois profondément que nous restons des humains parmi d’autres. Faire un métier artistique ne nous rend ni supérieurs ni plus méritants.
Peut-être qu’en abandonnant une certaine forme d’élitisme, le cinéma pourra raconter des histoires plus diverses, plus ouvertes. Nous avons beaucoup à gagner à cette déconstruction.
CNB : Après l’expérience d’une fanbase très présente, comment redéfinissez-vous la distance juste avec le public ?
LDL : Aujourd’hui, je ne suis plus constamment ramenée à un personnage précis, et cela m’a plutôt soulagée.
Ce rôle m’a énormément appris, mais il ne correspond plus exactement à ce que j’ai envie de mettre en lumière. Perdre une partie de cette fanbase n’a donc pas été une souffrance. Certains spectateurs continuent de suivre mes projets, et cela est très précieux. Lire des messages du type « depuis Un si grand soleil, tu as évolué » est touchant.
Mais je ne suis pas en quête d’une fanbase. D’un film à l’autre, tout peut changer, et cela me va. Moi-même, je me déplace davantage pour un film que pour une personnalité. Je crois que, collectivement, nous avons un peu moins le culte des acteurs qu’auparavant.
CNB : Peut-on être reconnue sans être possédée ?
LDL : Je l’espère. Je sens que l’industrie évolue. Il est moins question du désir personnel d’un réalisateur pour son actrice, et davantage d’une vision collective, d’un travail partagé. Cela soulage.
Être reconnue sans être objectifiée est possible, je crois. C’est un état de conscience vers lequel nous avançons. Valoriser le travail sans chercher à posséder la personne. Nous progressons, et c’est encourageant.
CNB : En regardant votre filmographie actuelle, avez-vous l’impression de raconter déjà une histoire cohérente ?
LDL : Oui, et en même temps, ce n’est pas vraiment voulu.
Je n’ai pas cherché à construire une cohérence à tout prix. Cela ne me dérangerait pas de faire des choses très différentes, même dissonantes. Pour l’instant, les projets forment une trajectoire qui me ressemble. Mais si cela change, cela me conviendra tout autant.
CNB : Y a-t-il un type de rôle que vous n’osez pas encore approcher ?
LDL : Pour le moment, on me propose surtout des adolescentes à la lisière de l’âge adulte. C’est cohérent avec mon âge.
Les rôles de femmes plus installées dans leur maturité viennent moins. Et cela ne me dérange pas. Je sais que ce passage est délicat pour beaucoup d’actrices. Je ne suis pas pressée de traverser cette zone d’incertitude.
CNB : Qu’aimeriez-vous que l’on dise de votre parcours dans vingt ans : qu’il a été audacieux, fidèle, ou indocile ?
LDL : Les trois, j’espère.
J’aimerais qu’on y voie de l’audace, des choix inattendus, des bifurcations. J’aimerais qu’on me perçoive comme indocile, bien sûr. Fidèle aussi, à mes élans, à mes convictions. Mais reparlons-en dans vingt ans. Nous verrons ce que le temps aura dessiné.
La série Pécheresses avec Léonie Dahan-Lamort est à retrouver dès aujourd'hui sur Ciné Plus OCS.

© Pauline Mugnier
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