Un café avec Isabelle Nanty

Entre une fin de tournage, un déménagement et la promotion du dernier film de François Ozon, l’actrice Isabelle Nanty a accepté de me retrouver pour parler de l’état de la culture post-covid. Une délicieuse parenthèse suspendue, durant laquelle l’actrice nous ouvre les portes de son intimité.

C’est à l’heure du goûter que je rejoins Isabelle Nanty dans un de ses cafés fétiches du 15ème arrondissement de Paris. Dès son arrivée, elle m’esquisse un chaleureux sourire – du moins celui que l’on devine derrière le masque- et s’empresse de me prendre dans ses bras pour me saluer, préférant exceptionnellement la convivialité à la froideur des distances sociales. A peine installée, l’actrice s’enquiert de savoir comment se portent les deux serveuses du bar et contemple avec joie la présence des terrasses qui animent à nouveau son quartier, avant même de demander « un déca gourmand », l’air malicieux. C’est sur cette note familière et chaleureuse que prend place notre rendez-vous.


« [...] j’ai foutu les boules à ma fille en regardant SLAM et Question pour un Champion… »


« Avant de parler de moi, parlons de vous. Comment allez-vous ? ». Surprise d’être questionnée par celle que je venais interviewer, les premiers instants sont ceux des confidences, curieuses de partager nos anecdotes de confinement. Amusée, Isabelle Nanty m’amène alors dans les coulisses de ses deux mois enfermées dans son appartement parisien, en compagnie de sa fille « qui a testé pas moins de sept teintures en deux mois ! ». Sa plus grande folie, et non des moindres pour elle, aura été de laisser son agenda enfermé dans un tiroir tout du long, « une expérience extraordinaire mais qui fait froid dans le dos quand vous le ressortez ». Ayant tout de même gardé quelques impératifs professionnels telle que sa participation à l’émission « Au secours, Bonjour ! » sur France 2 et sa présence dans quelques vidéos en soutien au personnel soignant, le quotidien confiné de l’actrice « a surtout été l’occasion de laisser mon cerveau de côté ». Expérience salvatrice qui lui aura permis de profiter du quotidien, chose qui ne lui est pas offerte dans sa routine surchargée. « J’ai échangé des gâteaux avec ma voisine, et je n’ai pas maigri. J’ai entamé des livres et des films, mais je ne les ai pas finis. Je n’ai pas fait de sport, mais je n’ai pas grossi ! ». Prise au jeu, Isabelle Nanty continue naturellement de se confier sur son intimité : « J’avais des rituels, comme celui d’allumer des bougies pour qu’on se sente bien à la maison ou comme celui d’oublier souvent mon attestation de sortie. J’ai nettoyé systématiquement mes courses, j’ai inventé des théories du complot et j’ai foutu les boules à ma fille en regardant SLAM et Question pour un Champion… », anecdote provoquant chez moi un fou rire incontrôlable avant qu’elle ne me vante les mérites de ces émissions « pour vieux » comme elle s’amuse à les dépeindre. « J’ai regardé ça pendant deux mois, et ça m’a maintenu le cerveau. Entre nous, Question pour un champion c’est pas facile ! Je me suis trouvée très nulle en géographie et j’ai donc ressorti un atlas » pour ensuite ponctuer ironiquement cette confidence par « je deviens sénior, faut que je m’habitue ! ».

Après un long silence un peu coupable, Isabelle Nanty m’avoue timidement avoir adoré cette phase de confinement et le droit de ne rien faire. « L’expérience en elle-même était intéressante. Ce qui est étonnant, et ce dont j’ai toujours eu la conviction, c’est que quand on est malade ou mourant, -et dans le cas du confinement c’est la même chose-, je pensais qu’on allait développer une approche profonde. En fait, je crois qu’on est juste dans l’action de résister. L’approche philosophique c’est plutôt après coup.»


« A Cannes, on est toujours le ringard de quelqu’un ! »


L’après-coup, Isabelle Nanty l’a vécu au cœur du tournage des Tuches 4 qui avait été suspendu à quelques scènes de la fin. « Ça fait des années que je dis qu’un jour on sera tous chez nous en train de tourner, sur un fond vert, avec une armoire de costumes et tu joues la scène avec un tel qui est chez lui. En fait, c’est ce qu’on a fait pour beaucoup de choses durant le tournage ! ». Une remarque qui attise ma curiosité sur les mesures de sécurité propres aux tournages de cinéma, ayant tant fait débat. Car oui, nombreuses sont les conditions demandées par les assurances pour pouvoir tourner un film à l’ère du COVID-19. « Quand on est déconfiné, ça prend un peu de temps à tout remettre en route. Deux jours avant de commencer, on est testés par les deux tests Covid. Ensuite, on nous prend notre température tous les matins. Si il y avait eu un doute, la personne allait être testée de nouveau mais ça n’est pas arrivé ». En ce qui concerne le tournage des Tuches 4, « toute l’équipe était masquée, hormis les acteurs, puisqu’il faut bien nous maquiller ». Si ces mesures ne sont pas pour le moins étonnantes, elles ont tout de même eu un impact contraignant sur le scénario « j’ai du tourner deux scènes d’anniversaire qui ont duré trois jours et qui ont été réécrites pour que ce soit faisable. Durant ces scènes qui réunissent beaucoup de monde, le nombre de figurants a, par exemple, dû être réduit ». Dès lors qu’Isabelle Nanty me raconte ces nouvelles conditions de travail, son allure semble se crisper quelque peu et je ressens chez elle une envie de m’avouer quelque chose, comme un enfant qui aurait fait une bêtise. N’ayant pas eu besoin de lui tirer les vers du nez, c’est avec son naturel inné qu’elle s’amuse finalement à me raconter son élan de folie durant le tournage « bon, à un moment donné, j’en avais tellement marre que j’ai embrassé mon mari – Jean Paul Rouve alias Jeff Tuche dans le film- sur la scène d’anniversaire ! ». Si l’équipe des Tuches 4 semble avoir vécu et vaincu ce tournage dans une convivialité inébranlable, ces conditions de tournages post-covid peuvent, à raison, réfréner certains réalisateurs. Tel est le cas de Jean-Pierre Jeunet pour qui le tournage de son prochain film, (Big Bug dans lequel Isabelle Nanty joue aux côtés de Manut Payet et Elsa Zylberstein), ne se passera pas avant la fin des gestes barrières « ou sinon fin septembre » me confie l’actrice en suspens.

Cette épée de Damoclès, l’actrice en prend conscience mais ne s’avoue pas vaincue, au contraire, la culture revit et elle avec « dès que je me suis remise à travailler, je me suis tout de suite sentie mieux ! ». Elle m’avoue cependant avoir eu du mal à reprendre le rythme : « Ce que j’ai mal vécu dans le déconfinement c’est d’abord de m’y remettre. Je m’étais préparée en faisant une voix off pour un documentaire sur Louis de Funès durant le confinement et ça m’a permis d’échauffer ma voix. Ce muscle est mon instrument ». Il faut effectivement le souligner, tout comme l’annulation du festival de Cannes, pour lequel l’actrice a plus de facilité à s’en défaire « je ne vais jamais à Cannes de toute façon donc ça ne me change pas. Ces cérémonies-là je les fais pour les metteurs en scènes, pour les films, mais si je ne suis pas obligée je n’y vais pas. Je n’aime pas les festivals, ça m’angoisse ». Etonnée, je lui demande curieusement de s’épancher sur les coulisses du fameux rendez-vous qui hystérise la croisette. « Les gens sont déconcentrés. La mondanité donne quelque chose d’inattentif. On n’est pas dans l’instant présent et ça, ça m’angoisse. Y’a toujours des gens pour qui la compétition compte plus que tout, on regarde dans l’assiette de l’autre en quelques sortes. Il y a un dicton qui dit « A Cannes, on est toujours le ringard de quelqu’un ! », moi je n’ai pas ce sentiment de frustration mais ça crée un malaise. Je n’ai donc pas de regret, au contraire ! » avant de conclure cet aparté cannoise par un second fou rire commun lorsqu’elle m’explique que sa montée des marches s’avérera plausible le jour où « ils m’installeront un monte escalier Stannah ! ».


« Je pense que si danger de mort il y a à aller dans une salle de théâtre, il faut bien réfléchir à ce qu’on propose. Il faut que ça en vaille la peine, c’est la moindre des choses quand même ! [...] »


« Je préfère ne pas jouer au théâtre plutôt que d’avoir un public masqué ! » voici les mots sortis tout droit du cœur de cette actrice mais également metteuse en scène lorsque je lui demande son avis sur la création culturelle post-covid. « Ça va inspirer des œuvres et de nouvelles formes, des projections, mais ça n’aura qu’un temps car le théâtre c’est la rencontre, c’est l’art de s’écouter, de regarder ». C’est face à une convaincue que l’actrice se met à prêcher une parole à la fois réfractaire et optimiste à ce sujet « ce qui va être étrange, c’est d’obliger le public à mettre des masques alors que l’expérience du film ou de la pièce, c’est être côte à côte, rire ensemble, vivre ensemble ». Peu convaincue par l’adéquation entre gestes barrières et symbiose collective, Isabelle Nanty rejoint mes réticences : « Je pense que si danger de mort il y a à aller dans une salle de théâtre, il faut bien réfléchir à ce qu’on propose. Il faut que ça en vaille la peine, c’est la moindre des choses quand même ! Il faut que ça génère des belles œuvres, des grandes mises en scènes, des grands moments, des trucs contaminants dans le bon sens du terme ! ». Je m’interroge donc : quelle pièce aurait bien pu inventer une metteuse en scène telle qu’Isabelle Nanty à l’ère post-covid ? « Je ne sais pas ce que je montrerais moi si je devais créer une pièce dans cette période mais quelque chose d’impactant en tout cas. C’est vrai que je me suis dis ça en sortant du confinement. Il me reste quelques années pour faire des choses importantes. J’ai envie de servir des œuvres et de m’occuper des gens que j’aime ». Soucieuse de savoir comment la culture va pouvoir se porter après cette période, notre rendez-vous se conclut par son indignation devant le traitement du gouvernement vis-à-vis de la culture ces derniers mois « C’est dingue ! Si c’était un domaine qui ne rapportait pas d’argent, on comprendrait, et encore, mais là c’est incompréhensible, je ne comprends pas comment on a pu ironiser sur un tel sujet. Il n’y a pas d’ironie à faire sur la culture, si vous vous prétendez être Homme, il est impossible de faire ça dans un pays où on a sorti un des textes les plus sublimes de l’existence ( cf. Déclaration Universelle). On ne réponds pas à la peur avec de la mauvaise foi ». Buvant avec exaspération sa dernière gorgée de décaféiné, l’actrice ne manque pas d’exprimer sa colère « C’est à l’image de qui on met aussi comme ministre. Si il y avait Taubira à la culture, ce serait fabuleux ! Moi j’ai peur pour la culture et pour tout ce qui est le droit, les principes fondamentaux de la démocratie, mais je pense que c’est aussi parce que le débat est fermé et que les philosophes s’expriment depuis très peu de temps sur les idées. On devrait commencer très tôt à parler des idées, mais sans tomber dans l’éloquence ! Il ne faut pas enfumer les gens ! Moi je ne les comprends pas donc je sais que je suis en train de me faire enc…. » vulgarité qu’elle s’interdit de terminer avec élégance. Je comprends très vite qu’il en faut plus pour décourager l’actrice sur l’avenir de la culture, qu’elle met précieusement aux mains de la jeunesse, tel un membre cher à son coeur. « J’éprouve une grande confiance envers les jeunes. C’est vrai qu’ils nagent dans l’ubérisation de la société, mais ils comprendront que c’est un système dont ils seront esclave un jour. A l’inverse, je trouve qu’il y a des élans vitaux et une grande volonté dans la jeunesse d’aujourd’hui, beaucoup plus concernée qu’à mon époque. Moi j’ai confiance en eux, ils vont faire l’avenir ». Terminant la dernière mignardise sucrée de son déca gourmand, c’est à moi qu’elle offre une dernière douceur en insistant sur cet espoir sincère que trahit son sourire bienveillant : « Moi ce qui m’intéresse, ce n’est pas le vieux système mais ce qui va naître de tout ça et vous, votre génération, vous allez créer le beau ‘’monde d’après’’ ».


Au boulot !