Un été déconfiné avec Francis Jammes



Les rayons du soleil viennent enfin avec plus d’assurance nous réconforter, les fleurs et leurs couleurs chatoyantes nous émerveiller, les arbres verdoyants nous offrir un abri à leurs pieds, et les produits de saison nous réjouir les papilles. Oui, le confinement se range progressivement au rang des mauvais souvenirs pour laisser le présent et l’été nous donner des raisons d’être libres et heureux. Trop poétique ou exalté, me diriez-vous ? J’entends vous prouver le contraire, du moins pas tout seul, mais avec l’aide de Francis Jammes (1868-1938). Que vous soyez partis à la mer, à la montagne ou à la campagne, que vous soyez restés chez vous ou que vous travaillez, devenir poète le temps d’un été est à la portée de tous.

Bien avant que Francis Ponges prenne le parti pris des choses, il en est un qui, après les grandes virtuosités de Victor Hugo, les platitudes parnassiennes et un maniérisme fin de siècle, est accueilli avec surprise dans notre littérature : Francis Jammes dont les textes, avant qu’ils tombent dans l’oubli, étonnèrent et divisèrent. Béarnais d’origine créole par ses aïeules paternels, érigé temporairement, non sans controverses, comme chef de file de l’école « naturiste » sans avoir rencontré ses disciples, contributeur parfois à la Nouvelle Revue Française par intervention de son premier admirateur, André Gide, il désertera cette rédaction et cette école au profit de la sienne : la vie.

Beauté du quotidien et éloge de la proximité


Francis Jammes, à l’exception d’un court voyage en Algérie avec André Gide et quelques jours à Paris et en Belgique ne quitta jamais son Béarn natal, il ne put jamais se créer des attaches certaines à la Capitale, répugnant tout ce qui se rattachait à la mondanité et associant la ville à une perversion qui éloigne l’homme de la vie et de la nature. Toutefois, c’est aussi sa chance, ce qui lui a permis de conserver une innocence et de développer cet éthos rustique sans lequel il n’aurait pu s’inscrire dans la marche de la littérature. Remy de Gourmont, poète alors célèbre, sentit en premier cette nouveauté prometteuse en consacrant ce qu’on appelait un « Masque » à Francis Jammes : « Nulle sorte de poète n’est plus rare : il faut vivre à l’écart dans les vraies maisons de jadis, à la lisière des bois gardés par les seules ronces, au milieu des ormes noirs, des chênes ridés et des hêtres à la peau douce […] ; l’herbe n’est pas un gazon vain tondu pour simuler le velours des sofas : on en fait du foin, que les boeufs mangent avec joie. »

Vivre à l’écart ? Peut-être est-ce trop extrême pour vous ? Toutefois, s’il vous suffisait alors que de quelques instants pour que votre regard, lui, se décentre, se retrouve à l’écart de nos écrasantes préoccupations :

"On a baptisé les étoiles sans penser
qu’elles n’avaient pas besoin de nom, et les nombres
qui prouvent que les belles comètes dans l’ombre
passeront, ne les forceront pas à passer."

Pourquoi ? C’est la question qui se cache derrière ces vers. Laisser notre regard et notre conscience s’étonner : c’est s’interroger, le temps d’un instant, sur ce que représente pour nous les éléments qui nous entourent, et que pourtant nous ne remarquons plus. C’est constater notre place dans un cosmos qui nous dépasse et apprécier ce sentiment d'humilité qui consiste à sentir son coeur battre, comme si nous étions au centre de l’univers. Se demander « pourquoi ? », c’est aussi libérer votre imagination, et vos rêveries du cloître de vos occupations. Dès que vous le sentez, osez donc ce mot magique, allez un petit effort, seulement deux syllabes, vous y êtes presque : pour-quoi !

La science, par les faits et les données qu’elle analyse, forge des évidences, elle modifie les impressions primaires et premières que peut ressentir l’homme. La naïveté et la spontanéité de Francis Jammes sont les outils naturels qu’il cultive pour rester authentique. Il y a moins dans cette strophe d’ironie qu’une considération juvénile du ciel. Céder aux données précises et aux explications scientifiques : c’est perdre son rapport à sa Vérité et à ce que le monde à offrir en terme d’immanence. Cette immanence se retranscrit dans sa poésie par cet enthousiasme de l’ignorance, qui devient pour nous, lecteur, un enthousiasme de l’évidence. Francis Jammes est avant tout le poète du présent, le poète du « voici » et du « il y a ». Alors, ouvrez vos fenêtres le soir, et regardez le ciel étoilé.

Ah ? Le ciel étoilé vous laisse sceptique ? Francis Jammes n’a pas dit son dernier mot :

"Il y a une armoire à peine luisante
qui a entendu les voix de mes grand-tantes
qui a entendu la voix de mon grand-père,
qui a entendu la voix de mon père.
À ces souvenirs l’armoire est fidèle.
On a tort de croire qu’elle ne sait que se taire,
car je cause avec elle."

Retournez vous donc et en regardant vos meubles souvenez vous de ce qu’ils peuvent avoir vu. Les objets qui nous sont si utiles, sont aussi les témoins de votre quotidien et des moments de votre vie. Ils vous sont fidèles, ils vous ont accompagné tant dans la joie que dans la tristesse. Dans le silence de votre regard, oseriez-vous causer avec eux en vous souvenant ? Les objets les plus quotidiens, les choses les plus banales de sa maison à Orthez constituent le socle de la rêverie de Francis Jammes, et le tremplin de son imaginaire poétique. Quel sera votre tremplin, chez vous ?

La naïveté et la spontanéité font cohabiter des éléments divers dans une immédiateté de vie. Car la poésie, cher lecteur, n’est pas que celle des recueils bien connus, elle est avant tout dans la vie elle-même, dans une manière d’être … une personnalité, la vôtre.

Éprouver l’évidence de la nature


Et si vous sortiez faire un tour ? Vacanciers ou ceux qui vivent en maison avec jardin, vous n’avez aucune excuse ! À ceux qui sont restés chez eux en ville, pointez donc le nez dehors, et à ceux qui travaillent, sortiriez-vous une station de métro avant la votre pour regarder les arbres ou la nature urbaine ? Promenez vous et regardez un à un chacun des végétaux qui vous entourent, et penchez vous comme Francis Jammes :

"Alors, la noire épaisseur des feuilles ne laissait
que par moments entrevoir la vue, et c’était,
dans mon cœur et mes yeux, la clarté des vallées"

Le paysage n’est pas ici observé d’un regard passif, décrit globalement, mais ressenti dans l’épaisseur de sa matière. Il est vu à la loupe pour percer le mystère du buisson, pour en voir l’envers lumineux. Il s’agit de cette naïveté qui prend le monde comme une nouveauté. Enlevez vos lunettes et mettez à contribution vos myopies et consort : Paul Claudel a souligné que la poésie de Francis Jammes était celle « d’un oeil myope » qui lui permet, dans une simplicité magnifique, d’ « éprouver de l’évidence ».

En regardant la nature dont les couleurs varient en fonction du temps, éprouveriez-vous, comme Francis Jammes, ce sentiment si particulier d’être entre la Terre et le Ciel ? Francis Jammes considère que la Terre est le reflet du Ciel, elle agit comme un miroir reflétant l’image de la création divine. Vous pouvez bien entendu substituer au terme « divin » ce qui vous plait, ne l’oubliez pas : c’est vous le poète. Cette considération est pour ainsi dire naïve mais trouve sa source dans l’enfance du poète qui est fasciné par le reflet du ciel par l’eau de sorte que la terre même devient miroir du ciel :

"Les villages brillent au soleil dans les plaines,
Pleins de clochers, de rivières, d’auberges noires.
Au soleil ou sous la pluie grise ou dans la neige
avec des cris aigus de coqs, avec des blés."

Le soleil, astre céleste par excellence, inonde de lumière les villages que les rivières reflètent. Les villages ne sont pas qu’éclairés, ils brillent et il y a une réciprocité verticale entre la lumière céleste qui descend et l’éclat des clochers, des rivières et des auberges. Le ciel n’est pas mentionné mais la lumière céleste est rendue au ciel par un effet de réverbération poétique, le Ciel devient lui-même un village comme il peut aussi devenir une flaque d’eau :

"Car ils ne peuvent voir la couleur aussi vive
De ces flaques de ciel éparses sur la rive.

Cet effet de miroir et de reflet ainsi que ces échanges entre la terre et le ciel marquent une réversibilité du monde. Osez donc distordre le vôtre ! En effet, la flaque se métamorphose quand le ciel devient orageux pour passer du bleu au gris, c’est la marque d’un monde en mouvement, les saisons et le temps sont autant de phénomènes qui permettent au Ciel et à la terre d’être reliés. Essayez donc de ressentir ce que la vie à d’inconsistant et d’évanescent ! Mais chez Jammes, ces différentes facettes et reflets ne détruisent pas la réalité et ne la remettent pas en cause, ils la révèlent :

Je suis dans un pré où coule l’eau froide dans l’herbe,
Le long des cerisiers, sur des joncs, des cailloux."

Et :

"Dis, rêves-tu que sur la mousse, en notes mièvres
La source pure au don du bois vient à jaser ? "

Relisez ces vers ! Simplicité, sobriété : c’est les mots qui trouvent le poète et non l’inverse. Faites confiance à vos mots, à vos sensations : vous êtes le poète de vos quelques instants à contempler, à cambrioler des émotions à votre portée.

Regarder pour être soi-même


De fait, le sens profond de la poésie jammiste est le rapport qu’elle doit entretenir avec la Vérité, synonyme de vie dans son essai De la Simplicité en littérature :

"A être plus simple dans ses poèmes, on gagne de vivre davantage. Plus nous nous éloignons de la littérature, plus nous sommes près des de la vie […] et moins alors nous savons écrire. Ah ! ne plus savoir … Ne plus écrire … Transporter dans la vie la sensation que nous donnons à notre oeuvre. Regarder doucement les choses, ne plus falsifier la nature."

« Ne plus écrire » ! Sortez vous cette idée de la tête, la poésie des recueils, de ces grands classiques n’est pas la seule. Votre existence, vos forces et vos failles sont autant de regard poétiques qui vous font être au monde.

Car oui, lecteur, la vérité ne se trouve pas dans l’art. C’est dans la vie qu’il faut la chercher, dans cette oeuvre où vous et moi sommes acteurs. L’art n’est qu’une manifestation de la vérité que le poète se doit d’exprimer sans trahir. C’est une difficulté en effet qui requiert une grande vigilance, il s’agit de dire en vérité ce que vous voyez et sentez. Ne soyez pas intimidez par ce qui vous donne envie d’être poète, votre vérité est déjà une oeuvre d’art. Faites donc aussi simplement que Francis Jammes :

Je ne suis nullement intrigué par le mystère de ces astres et, pour demeurer un poète contre la littérature, je n’exagèrerai point mon sentiment.


[…] Moi je ne pense ni n’écris ainsi.

[…] Pour décrire cette chaumière, je n’aurai point l’idée de la comparer au Temple auguste du travail où communie un héros.

Là, je vois la vie. Non point la vie prétentieuse […].

Chers lecteurs !

Où que vous soyez, faites nous confiance, à moi mais surtout à Francis Jammes. Sur le fait d’être un poète, voici ce que le bon Jammes disait « je dirai que j’en suis fier ». De son Béarn, il a osé la poésie, mieux que ça : il en a fait un mode de vie. Ouvrez les yeux et soyez fiers de sentir, et de ressentir, bref d’être là, vous et le reste du monde, le temps d’un indescriptible instant d’intimité.

Alors que nous nous sommes heurtés, et peut-être encore, à la solitude, à l’enfermement, il me parait important d’apprendre à trouver de la satisfaction en soi ainsi qu’avec ce qui est autour de nous, et peut-être que l’été poétique se poursuivra, comme une nouvelle habitude, un art de vivre. Alors, cet été, essayez d’être poète et soyez fier de l’être !

Thomas Boutonnet-Walter


(Toutes les citations des poèmes sont issus de De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir, et sa conférence « De la Simplicité en Littérature », est issue d’un recueil de conférence Solitude Peuplée)