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Rencontre avec Manon Debaye : Grandir, ou l'art de survivre à soi-même

22 août
17 min de lecture

Depuis La Falaise (2021, Prix Philippe-Druillet) jusqu'à Des Filles normales, paru cet été chez Sarbacane, Manon Debaye construit patiemment ce qu'elle appelle elle-même un diptyque de la « cassure », ce moment précis où l'identité cesse d'être une évidence pour devenir un champ de bataille. Deux livres, deux pactes silencieux : un serment de sang au bord du vide dans le premier, une adoration de groupies qui vire à la dépossession dans le second. À chaque fois, le même vertige : comment devient-on soi quand les autres ont déjà décidé, avant nous, qui nous devions être ?


Ce qu’il y a de choquant d'abord chez Debaye, c'est ce contraste qu'elle revendique sans détour comme un héritage de Sofia Coppola : des paysages pastel, un crayon de couleur presque enfantin, une douceur graphique quasi vaporeuse, et, nichée à l'intérieur de cette tendresse, une violence qui ne prévient jamais. Virgin Suicides irrigue tout son geste : cette idée qu'un monde peint comme rassurant rend la brutalité plus assourdissante encore, parce qu'elle surgit là où on ne l'attendait pas.


Mais Des Filles normales déplace le geste. Là où La Falaise racontait une fusion suicidaire entre deux filles que tout opposait, ce nouvel album regarde ce qui se brise quand le regard d'un homme (une rockstar retirée du monde, magnétique et toxique) s'invite dans une amitié à trois. Debaye y réhabilite une figure méprisée entre toutes, celle de la groupie, qu'elle relit à la lumière des mémoires de Pamela Des Barres : une fille qui voulait créer, mais qui a appris trop tôt à s'excentrer, à devenir spectatrice de la création d'un homme plutôt que sujet de la sienne. Le mépris qu'on réserve aux « groupies hystériques » et jamais aux hordes d'un stade de foot, dit-elle, est un mépris qui a un genre.


Reste pourtant ineffable cette conviction, presque credo, qui traverse toute la conversation qui suit : l'art peut sauver. Elle est issu d’une expérience de vie intime jusqu’au bout des ongles, celle d'une dépression adolescente traversée à la seule force de vouloir faire, écrire, dessiner. C'est peut-être ce qui rend son œuvre, malgré sa noirceur assumée, jamais désespérée : chez Debaye, la sororité répare ce que la compétition adolescente a abîmé, et la création rouvre toujours, in extremis, un futur qu'on croyait fermé.


De la falaise de Normandie à l'affiche du Cabaret Vert, en passant par une playlist qu'elle écoute « dans le noir, sous la couette » pour se glisser dans ses propres personnages, Manon Debaye nous a ouvert les coulisses de son atelier mental. Voici la cartographie d'une œuvre qui a fait de l'adolescence non plus un seul âge qu'on traverse entre luttes intérieurs, intimes et collectives, mais bien un combat qu'on ne cesse jamais tout à fait de gagner.


© Manon Debaye, affiche du Cabaret Vert 2026



CNB : Tu as récemment décrit La Falaise et Des Filles normales comme une sorte de diptyque. Le premier autour du passage de l’enfance à l’adolescence, le second davantage autour du passage de l’adolescence à l’âge adulte. Dans les deux, pourtant, tes personnages semblent surtout confrontés à une même question : comment devenir soi quand les autres ont déjà commencé à décider qui l’on devait être ? Est-ce que, finalement, pour toi, l’adolescence t’intéresse moins comme âge de la vie que comme premier moment où l’identité devient un combat ?


Manon : Oui, effectivement. Ce que j’aime dans l’adolescence, c’est qu’elle représente pour moi une sorte de cassure. C’est ce que j’appelle la « cassure » : le passage d’un âge à un autre, mais aussi le moment où l’on doit commencer à faire des choix. Des choix sur qui l’on est, sur ce que l’on veut devenir, mais aussi sur notre capacité à changer.


Et puis, dans mes deux BD, il y a à chaque fois un événement extrêmement fort qui vient justement incarner cette cassure. Dans La Falaise, il y a le pacte de suicide ; dans Des Filles normales, il y a un suicide qui survient au milieu du récit. Pour moi, ce sont véritablement des points de rupture. À partir de là, la question devient : comment est-ce qu’on se relève d’un événement pareil ?


Et finalement, même si l’on retire ces événements précis de mes histoires, qui sont pourtant assez dures, l’adolescence elle-même pose cette question : comment est-ce qu’on se relève de l’adolescence ? Parce que, pour la plupart des gens que j’ai connus, c’est un moment qui a été vraiment dévastateur, extrêmement difficile.


Du coup, soit on parvient à traverser cette période et à grandir, soit on n’y arrive pas. Mes personnages sont un peu pris dans cette alternative : soit on avance, soit, en réalité, on reste bloqué. On stagne.


Et l’un des personnages se suicide précisément parce que cet « après » ne devient jamais possible pour lui. Il n’arrive pas à imaginer ce qui pourrait venir après l’adolescence. Il n’y a pas cette autre étape vers laquelle se projeter.


À l’âge adulte, finalement, on reste aussi quelque part la version de soi qu’on était adolescent. Mais il y a cette possibilité de passer à un autre état, et, surtout, d’être actif dans ce passage : de participer soi-même à sa propre transformation.


Il y a aussi, derrière tout ça, cette idée des événements traumatisants. Même à l’âge adulte, on peut évidemment traverser des événements qui nous bouleversent profondément. Mais j’ai l’impression que l’adolescence est, d’une certaine manière, le moment des événements traumatisants : le moment où tout arrive avec une intensité particulière, où les choses peuvent laisser des traces très profondes.


J’aime donc parler de cet âge-là pour cette raison. Mais j’aime aussi beaucoup l’adolescence parce que c’est un âge de l’absolu. Les personnages ressentent les choses de manière extrêmement forte, presque hyperbolique par rapport à ce que l’on peut montrer chez des adultes.


Et ça, c’est aussi quelque chose qui est très agréable à travailler en bande dessinée. Si j’avais des personnages adultes avec exactement les mêmes sentiments, la même manière de réagir, ce serait probablement moins crédible. Alors que l’on connaît la puissance propre à l’adolescence, la puissance de ses émotions.


À cet âge-là, on a l’impression d’être le premier ou la première personne sur Terre à ressentir ce que l’on ressent. On découvre des émotions qui nous paraissent absolument uniques, et l’on peut véritablement avoir le sentiment d’être dévasté par ce qui nous arrive.


Et c’est aussi ce qui m’intéressait dans Des Filles normales : montrer ce qui se passe une fois que cette période est derrière nous. Les personnages sont plus âgés ; alors, qu’est-ce qu’on devient après avoir traversé cet événement de l’adolescence ? Quelques années plus tard, qu’est-ce qu’on en a retenu ? Qu’est-ce qui est resté de nous, et surtout, comment est-ce que ce que l’on a vécu nous a transformés ?


CNB : Il y a quelque chose de très particulier dans ton rapport à la création. Dans La Falaise, Astrid écrit ; dans Des Filles normales, les filles font de la musique. Et, dans les deux cas, créer devient progressivement une manière de survivre.

Or, tu racontes aussi que le dessin et l’écriture ont eu, pour toi, cette fonction de refuge. Est-ce que tu as écrit ces personnages qui créent parce que tu crois profondément que l’art peut nous sauver, ou parce que tu sais aussi qu’on peut parfois se cacher dans la création au lieu d’affronter le réel ?


Manon : Moi, je pense vraiment que l’art peut nous sauver. Et c’est quelque chose que j’ai ressenti personnellement lorsque j’étais adolescente, notamment au lycée, où j’ai traversé une dépression sévère.


À un moment, lorsque les choses ont commencé à aller mieux, j’ai vraiment eu le sentiment que cela passait par la création, par l’envie de faire, par cette nécessité de produire quelque chose. J’ai eu l’impression que, soudain, un soleil était venu éclaircir ma vie.


C’est vraiment comme ça que j’assimile la création. Et je pense que, dans mon travail aussi, même inconsciemment, ce sentiment a été tellement fort qu’il revient constamment. Je crois que c’est aussi ce qui donne du sens à notre humanité : le fait de créer.


La fiction, d’ailleurs, est probablement la chose la plus importante au monde pour moi. Créer, inventer, imaginer. Lire des livres, voir des films : c’est ce qui compte le plus pour moi dans la vie.


Du coup, j’ai cette conviction assez profonde que l’art peut effectivement sauver. Au même titre que le sport, je pense, peut sauver certaines personnes. Il existe peut-être différents pôles de ce genre, différentes choses vers lesquelles chacun peut se tourner et qui, individuellement, peuvent véritablement nous sauver.


Moi, je ne fais pas de sport, mais je comprends parfaitement que cela puisse être essentiel pour d’autres. Ce sont des choses qui peuvent sauver des gens et leur donner un sens.


Parce qu’au-delà de tout le reste, il y a cette question du sens que l’on porte au quotidien. Pour moi, ce sens passe par la création. Chez d’autres, il passera par d’autres médiums, d’autres pratiques, d’autres manières d’habiter le monde.


Et pourtant, mes histoires sont assez tragiques. J’aime vraiment leur conserver cette dimension-là, cette dureté, mais j’aime aussi qu’il y ait malgré tout une note d’espoir. J’aime l’idée que, tout à coup, des personnages qui ont traversé des choses extrêmement difficiles puissent se les réapproprier, et qu’un futur redevienne possible.


Parce que, pour moi, la création, c’est aussi cela : les futurs possibles. C’est la capacité d’imaginer, de concevoir ce qui n’existe pas encore. De se représenter quelque chose qui pourrait advenir.


Du coup, c’est vrai que mes histoires reviennent souvent vers cette conclusion. Parce que c’est quelque chose auquel je crois profondément : la possibilité, par la création, d’ouvrir à nouveau l’horizon lorsque tout semblait fermé.


CNB : Tes histoires sont parfois extrêmement brutales, mais ton dessin leur oppose quelque chose de presque très tendre : crayons de couleur, pastels, paysages doux et visages très expressifs. Est-ce que tu penses que cette douceur permet de montrer la violence avec davantage de justesse ? Ou est-ce précisément parce que le monde que tu dessines paraît rassurant que les moments de violence deviennent plus dérangeants ?


Manon : Je pense qu’il y a une partie de moi qui vit stylistiquement, même si je n’ai pas vraiment fait exprès. Les choses se sont mises en place comme ça, assez naturellement.


Après, il y a quand même eu des influences, notamment l’une de mes grandes claques cinématographiques lorsque j’avais seize ans : Virgin Suicides de Sofia Coppola.


Chez elle, il y a vraiment ce contraste entre quelque chose de très pastel, très doux, presque même, entre guillemets, « girly », et des événements ou des personnages qui peuvent être extrêmement violents. J’aime beaucoup cette esthétique : avoir quelque chose de très doux, de vaporeux, qui peut aussi être associé à la féminité, à quelque chose de mignon, qui ne fait pas de vagues, où tout paraît très lisse… et puis faire surgir, à l’intérieur de cet univers, des événements et des personnages qui viennent brutalement casser cette image de douceur.


Il y a plusieurs fois où, même dans des critiques de journalistes, on m’a dit que mon dessin ressemblait à un dessin d’enfant. Je ne suis pas forcément d’accord avec ça, mais je pense que le crayon de couleur est justement associé à l’enfance, et j’aime beaucoup le contraste que cela crée.


Je trouve que ce contraste fonctionne particulièrement bien dans la surprise qu’il provoque chez le lecteur. On entre dans quelque chose qui paraît doux, presque rassurant, et puis la violence surgit à l’intérieur de cet univers. Elle n’est peut-être que plus frappante parce qu’elle n’était pas là où on l’attendait.


Après, c’est aussi simplement un plaisir de dessin, un plaisir de technique. C’est quelque chose qui sera peut-être amené à évoluer avec le temps, mais, pour l’instant, je trouve que ça fonctionne très bien.


Et je pense effectivement qu’il y a, derrière tout ça, une influence de Virgin Suicides, notamment, et plus largement du cinéma de Sofia Coppola.


C’est vraiment une réalisatrice que j’adore. C’est la meilleure.


CNB : Dans Des Filles normales, les trois adolescentes commencent avec une impulsion créatrice très forte. Elles aiment le rock, jouent, composent, fantasment autour d’Isaac Dean, puis cette énergie se déplace progressivement vers lui. Tu as donc des filles qui veulent créer mais qui, pendant un temps, deviennent spectatrices de la création d’un homme. Est-ce que ton histoire parle finalement autant de l’emprise que de la confiscation du désir créatif ? Du moment où, en quelque sorte, on cesse de vouloir être regardé pour commencer à vouloir regarder quelqu’un ?


Manon : Par rapport à ça, je ne suis pas tout à fait d’accord, parce que là où elles arrêtent de créer, c’est justement le moment où elles sont regardées.


Elles sont regardées, notamment par un homme, et elles vont alors commencer à se regarder entre elles, à se jauger, notamment physiquement, sur des choses qui n’ont plus grand-chose à voir avec la création.


Mais effectivement, ce que j’aimais au départ, c’était aussi la figure de la groupie. C’est une figure qui est extrêmement méprisée, alors que je trouve déjà que la passion pour la musique ne devrait pas être quelque chose de méprisable.


Par exemple, on parle des « groupies hystériques » dans les concerts mais on ne reproche jamais exactement la même chose aux débordements dans les stades de football. Il y a quelque chose, dans cette passion-là, qui est très fortement méprisé, et je trouve que ce mépris est profondément genré.


J’ai lu plusieurs biographies de groupies, notamment celles de Pamela Des Barres et d’autres femmes qui ont vécu cette expérience. Et ce que l’on sent, en réalité, c’est que, dès le départ, il y a chez elles un désir de création.


Ce sont des femmes qui veulent créer, qui aiment créer, mais qui ont l’impression que ce n’est pas pour elles. Elles se mettent donc automatiquement en marge de la création, et, par conséquent, en marge de l’homme créateur qui devient presque une sorte de pont vers la création.


Elles ne s’imaginent pas elles-mêmes capables de créer.


Et j’aimais beaucoup cette idée de la groupie qui veut faire, qui veut créer, mais qui, à partir du moment où un homme pose son regard sur elle, se retrouve dépossédée de quelque chose. En fait, il la dépossède de qui elle est.


Et soudain, même leur amitié s’effondre. Le fait qu’elles fassent de la musique s’effondre également. Tout ce qui constituait leur identité et leur lien se trouve fragilisé par ce regard extérieur.


La question devient alors : comment est-ce qu’on se réapproprie le fait de créer ? Comment est-ce qu’on revient au centre de la création, au lieu de rester à sa marge, en orbite autour de l’homme qui, lui, crée ?


CNB : J’avais noté une phrase de toi que j’avais trouvée trop stylée, que tu avais eue il y a quelques semaines. Tu disais : « Les groupies sont souvent des filles qui veulent créer mais qui s’excentrent. »


Manon : Oui, c’est totalement ça.


Effectivement, si tu compares avec, par exemple, le débordement dans un stade de football, ce n’est absolument pas perçu de la même manière. Il y a vraiment là un regard misogyne, profondément ancré dans le patriarcat.


Et, finalement, on peut tous se considérer comme un ou une groupie.


CNB : Oui. Et, en fait, je trouvais ça hyper beau : cet amour que tu vas donner à un ou une musicienne et qui, finalement, n’a pas de retour. C’est quelque chose que tu donnes, simplement, et qui, toi, va habiter ta vie.


Manon : Oui. Et, par ailleurs, elles sont elles-mêmes musiciennes. Le fait d’aimer des groupes, d’aimer un musicien, leur a justement donné envie de créer. Et je trouvais ça tragique que, lorsqu’elles rencontrent ce musicien qui leur a donné envie de créer, cette envie disparaisse aussi. Parce que, d’un coup, elles passent dans le regard de l’homme, qui va faire d’elles non plus des sujets, mais des objets.


C’est vraiment ça qui m’intéressait : comment quelque chose qui avait nourri leur propre désir de création peut, au moment même où elles rencontrent celui qui l’incarnait pour elles, finir par les éloigner de cette création.


CNB : Il y a une évolution fascinante entre tes deux livres. Dans La Falaise, la relation entre les filles peut devenir fusionnelle, jusqu’à vouloir mourir ensemble. Dans Des Filles normales, le groupe se fissure lorsque le désir, la sexualité ou le regard masculin entrent dans l’équation. Est-ce que tu vois ces deux histoires comme deux expériences différentes d’une même chose : le besoin adolescent d’appartenir à quelqu’un ou à un groupe avant de parvenir à s’appartenir soi-même ?


Manon : En fait, ce que j’aimais bien aussi, c’est que ça fait directement écho à mon adolescence, où il y avait une mise en compétition très rude des filles, et ensuite à mon âge adulte, où il y a eu, pour moi, une forme de réparation.


Une réparation qui est justement passée par la découverte de la sororité. Même le mot « sororité », je ne l’avais jamais entendu une seule fois au collège ou au lycée.


Et, du coup, avoir à l’âge adulte une expérience de la sororité, ça a aussi permis de réparer quelque chose qui avait été profondément abîmé par cette mise en compétition entre les filles.


Pour moi, le désir d’appartenance est presque venu après. Avant cela, il y avait ce mécanisme adolescent qui consistait à mettre les filles en compétition, à vouloir être « la meilleure des filles », entre guillemets, dans le regard des garçons ou des hommes.


Et, forcément, les amitiés se brisaient très facilement.


Alors qu’au fond de moi, je pense qu’il y avait, depuis l’enfance, ou plutôt depuis l’adolescence, une envie très forte d’appartenir à un groupe. D’y appartenir absolument. C’est quelque chose qui me semble assez propre à l’adolescence : cette volonté de trouver sa place dans un groupe, d’y être pleinement intégrée, d’avoir le sentiment d’en faire véritablement partie.


Mais je n’ai jamais vraiment pu aller au bout de cette appartenance parce qu’il y avait justement cette mise en compétition permanente.


Et c’est cette expérience qui, d’une certaine manière, a été réparée plus tard.


C’est aussi ce qui traverse Des Filles normales : comment est-ce qu’on répare un traumatisme ? Comment est-ce que la sororité peut faire office de résilience face à un trauma ?


J’avais donc vraiment envie d’explorer cette question-là, mais aussi, plus simplement, le sujet de l’amitié. Et notamment celui de l’amitié féminine.


CNB : La musique semble occuper chez toi une place qui dépasse largement la simple référence culturelle. Elle agit presque comme une bande originale intérieure de tes personnages : le rock, le punk, les chansons mélancoliques, toute cette sensibilité très mélodramatique… Quand tu construis une scène, est-ce que tu pars parfois d’une musique, comme on partirait d’une couleur ou d’un souvenir, parce qu’elle te permet de comprendre une émotion avant même de savoir comment la dessiner ?


Manon : Oui, énormément. Quand je travaille sur une BD, je fais une playlist à chaque fois. D’ailleurs, tiens, tu peux l’écouter si tu veux, je peux te la filer.


Effectivement, quand j’écris ou que je storyboarde, je ne prépare pas forcément la playlist de manière très méthodique dès le départ, mais il y a des chansons qui arrivent comme ça, naturellement, et qui me permettent vraiment de me plonger dans une scène.


Il y a un moment où la musique produit notamment cet effet-là : tu rencontres une chanson, tu vas l’écouter en boucle, et elle fait ressortir des émotions extrêmement fortes. Et moi, je trouve que, par rapport à mes histoires, ça fonctionne particulièrement bien parce que ce sont souvent des histoires assez tragiques.


Je ne peux pas penser à mes histoires en permanence, parce que sinon je me laisserais complètement entraîner par leurs émotions. La musique et le fait de construire une playlist me permettent donc d’avoir un moment où je me dis : « Bon, maintenant, je me mets dans les émotions de mes personnages. » Je trouve une chanson qui correspond très bien à une scène, à ce moment précis, au ressenti de mes personnages, et elle me permet de faire ressortir cette émotion. Et, à partir de là, ça m’aide à écrire.


Il y a beaucoup de chansons très mélancoliques dans toutes mes playlists. Je pense tout le temps mes histoires en lien avec la musique. C’est ce qui me permet d’aller chercher les émotions de mes personnages. Sinon, c’est très difficile pour moi de faire ça.


Et, en fait, quand je travaille, ma playlist s’étoffe généralement au fur et à mesure. Là, ce n’est qu’une petite sélection, parce que je ne pouvais pas vraiment donner aux gens une playlist interminable.


CNB : Pourquoi pas ? Tout le temps de la lecture, ça pourrait être chouette aussi.


Manon : Oui, même si le temps de lecture ne peut évidemment pas être exactement le même que celui d’une playlist.


Mais, en tout cas, j’ai toujours une playlist. Je me mets dans le noir, sous la couette, et, en fait, je me passe le film de ma BD.


C’est vraiment comme ça que, petit à petit, je construis mes scènes. Je les imagine, je les fais vivre mentalement, puis, ensuite, je les transforme en storyboard.


CNB : Ça s’infuse donc aussi de tes impressions picturales, un peu comme si la musique venait nourrir ton imaginaire visuel ?


Manon : Oui, mais en fait, c’est vraiment comme si je regardais le film de ma BD. J’ai choisi mes chansons, donc ça ferait probablement un film assez bizarre — et sûrement pas très bien — où tout illustrerait parfaitement les émotions.


Mais, justement, comme ça devient ensuite de la bande dessinée, ça fonctionne très bien. La musique me permet de construire intérieurement le film, et la BD devient ensuite la manière de donner une forme à ce film-là.


CNB : Pour ton affiche du Cabaret Vert, tu changes complètement de position, en tout cas de mon point de vue. Jusqu’ici, tu construisais des mondes intimes autour de quelques personnages. Cette fois, ton image doit rassembler tout un festival et ses nombreux artistes, comme une sorte de grande porte d’entrée vers le festival et sa programmation BD. Alors j’aimerais terminer là-dessus : après avoir passé deux livres à dessiner des adolescentes qui cherchent leur place dans le regard des autres, qu’est-ce que ça te fait, à toi, de devoir créer une image destinée à être regardée par des milliers de personnes ?


Manon : Là, je vais répondre de manière assez pragmatique, mais je suis aussi illustratrice à côté de mon travail d’autrice de BD. Et, en fait, l’illustration, c’est aussi de la commande. Je ne suis donc pas du tout habituée à répondre à des demandes : c’est quelque chose qui arrive très souvent dans mon travail.


Et là, contrairement à la BD, où c’est vraiment mon univers, mon espace, mon lieu d’expression, la commande implique une forme de partenariat avec quelqu’un qui va avoir des demandes assez précises. Et moi, je vais essayer de faire en sorte que mon univers puisse répondre à ces demandes-là.


Par exemple, pour le Cabaret Vert, il y avait dès le départ plusieurs contraintes : il fallait avoir un personnage seul, représenter la Meuse, qui est évidemment très importante dans l’identité du Cabaret Vert, et travailler avec des couleurs qui reprennent un peu celles de l’année et de l’identité visuelle du festival.


Ce sont donc des éléments très concrets qui font qu’il y a des contraintes auxquelles mon univers doit s’adapter.


Et c’est vrai que ce n’est pas tout à fait le même travail pour moi. C’est une forme de collaboration différente, et c’est aussi ce qui est chouette.


La BD, j’aime bien la faire entièrement toute seule. Je construis tout, de mon côté, et je peux vraiment aller où je veux. Alors qu’avec une commande, quelqu’un arrive avec quelque chose de précis, avec une intention, un cadre, des contraintes, et c’est à moi de m’adapter, de trouver comment faire entrer mon univers dans cet espace-là.


Après, je suis vraiment trop contente d’avoir fait cette affiche. Parce que faire l’affiche d’un festival de musique, avec tout ce que cela représente, c’était vraiment chouette.


CNB : J’ai encore une dernière question, que j’aime bien poser à tous les artistes que je rencontre. Est-ce que tu sais pourquoi tu fais de la BD ?


Manon : C’est un peu ce que je te disais aussi tout à l’heure : la fiction, c’est, en fait, la chose la plus importante pour moi.


Je me suis rendu compte que c’était vraiment ce qui comptait le plus. Et ça a traversé plein de phases dans ma vie. J’écrivais déjà des histoires quand j’étais enfant.


Je lisais pourtant très peu de BD, mais j’adorais raconter des histoires. J’ai fait du théâtre, puis, après, j’ai voulu faire du film d’animation. Et, en réalité, quand je regarde tout ça rétrospectivement, je vois qu’il y avait un fil directeur : j’ai toujours eu envie de raconter des histoires.


Je voulais donc faire du cinéma d’animation, mais je me suis rendu compte que c’était un processus beaucoup trop long pour moi. Ensuite, je me suis intéressée à l’illustration, puis je me suis dit que faire uniquement de la commande ne serait probablement pas pour moi. J’avais besoin de pouvoir m’exprimer, de raconter quelque chose qui m’appartienne vraiment.


Et puis, c’est finalement arrivé presque par hasard, avec un sujet de cours, dans une école d’art : on nous a demandé de faire une bande dessinée.


Je n’en avais jamais fait.


Et là, ça a été une véritable révélation. Je me suis dit : « C’est mon truc. C’est mon médium. »


Parce que j’aime dessiner, j’aime raconter des histoires, et la bande dessinée me permet de faire les deux en même temps.


Il y a quelque chose que j’adore particulièrement avec la BD : on dispose d’un outil extrêmement puissant par rapport à la littérature, qui est l’image.


J’ai des livres qui comportent finalement très peu de mots, et je trouve ça passionnant de pouvoir jouer avec ce qui n’est pas dit. C’est quelque chose que je fais souvent dans mes livres : des personnages vont dire exactement l’inverse de ce qu’ils pensent, et tout va alors passer dans leurs regards, dans leurs expressions, dans leurs attitudes.


Il y a beaucoup de silence dans mes histoires. Et énormément de travail sur la composition, sur la mise en scène, sur les cases. La manière dont une scène est construite, la façon dont les personnages sont placés, la manière dont les cases s’enchaînent : tout cela peut dire énormément de choses sur ce que ressent un personnage, parfois bien davantage que les mots eux-mêmes.


Et, finalement, c’est peut-être aussi ce qui me correspond le mieux.


J’étais beaucoup moins douée en littérature. J’écrivais assez mal, et puis il y avait aussi, tout simplement, trop de mots. J’aime beaucoup ce lien entre l’image et le texte qui est propre à la bande dessinée.


C’est ce mélange qui me permet de raconter des histoires d’une manière qui me ressemble vraiment.


Et puis, il y a aussi quelque chose de très concret que j’aime dans la BD : je peux raconter une histoire beaucoup plus vite qu’en cinéma d’animation, toute seule, sans avoir besoin de réaliser un film avec toute une équipe autour de moi.


C’est finalement un médium qui réunit tout ce que j’ai toujours aimé : raconter des histoires, créer des images, travailler sur les émotions et la mise en scène, mais avec une liberté et une autonomie que je n’aurais pas nécessairement ailleurs.


C’est pour ça que je fais de la bande dessinée. Parce que j’ai l’impression d’avoir trouvé l’endroit où toutes ces envies pouvaient enfin se rejoindre.

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