Réforme du DMA : les métiers d'art sont en danger

C’est la colère qui anime Steven Leprizé lorsque je l’appelle samedi après-midi. En semaine, il a peu de temps pour répondre à mes questions, et pour cause : ébéniste, il gère l’atelier d’ébénisterie Arca, il enseigne à l’École Boulle un jour par semaine et, depuis peu, il est également le porte-parole du mouvement #sauvonslesmétiersdart. C’est ce mouvement, en réaction à la réforme du Diplôme des Métiers d’Art, qui m’a interpellée sur Instagram. J’ai voulu en savoir un peu plus et Steven m’a gentiment expliqué.

Manifestation des étudiants face à la réforme du DMA (Diplôme des Métiers d’Art)


Le DMA, Diplôme des Métiers d’Art qui équivalait à un bac+2, a laissé sa place au DNMADE : le Diplôme Des Métiers d’Art et du Design, en trois ans. Il permet à ses titulaires d’avoir l’équivalent d’une licence, ce qui peut être rassurant avant de se lancer dans cette formation (et ce qui amène aussi à se poser la question du sens du diplôme : à quoi bon rejoindre ensuite les bancs de l’université ?). Les équipes pédagogiques des établissements concernés, de la prestigieuse École Boulle aux lycée professionnels de province, avaient joué le jeu, à condition que les heures consacrées aux ateliers « métiers » restent de 16 heures par semaine. Or, la condition est loin d’être respectée : certains étudiants ont même vu leur présence en atelier réduite à 6 heures.

Certes, nous dit Steven, ces heures en atelier nécessitent de gros moyens matériels : il y a bien sûr le coût des machines et de leur entretien, celui des fournitures et l’obligation d’avoir assez de surface pour pouvoir pratiquer. Mais ces heures-là sont garantes de la bonne formation des élèves et les budgets revus à la baisse nuisent à la qualité de l’enseignement. Et comme le rappelle Antoine Bouillier sur The Craft Project, média associatif engagé pour la valorisation des métiers d’art, 16 heures ça parait peut-être beaucoup mais il faut s’imaginer dans un atelier : « Forgez vos outils. Limez-les. Faites une trempe, un revenu. Découpez votre plaque. Mettez-la en ciment. Attendez qu’elle refroidisse. Ciselez. Enlevez-la de votre boulet. Brûlez la et laissez dans un bain d’acide. Aplatissez-la. Nettoyez-la. (…) Pensez-vous tout faire dans la perfection en moins de 16h ?»


Les dégâts faits par les restrictions budgétaires sont plus nombreux encore. Steven m’en donne un exemple : les élèves, à l’issue de leur formation doivent réaliser leur pièce de diplôme, or leur budget individuel est passé de 800€ à 250€. Comment réaliser, alors, une œuvre valable, permettant aux jurys d’apprécier et de récompenser leur savoir-faire ? À cela, il leur a été répondu que la pièce de diplôme n’était pas indispensable. Ou que les élèves devaient autofinancer leurs projets.

De même, le mouvement réclame le retour des entretiens lors des recrutements, qui ne se font plus que sur dossier : comment déterminer alors le véritable niveau et la motivation des candidats ? Autant d’interrogations qui poussent Steven à déplorer la baisse du niveau : c’est finalement aux professionnels qui les embauchent après l’école que revient de former les jeunes diplômés.


Ces coupes budgétaires, alliées à une absence de projets d’établissement tuent à petit feu la formation aux métiers d’art. Le référentiel officiel donné aux établissements étant flou et peu structuré, il n’y a que peu de coordinations dans les enseignements, et le résultat est catastrophique : des disciplines déconnectées les unes des autres, qui permettent de dispenser des cours d’histoire de l’art sur Pollock ou Klein avant d’enseigner la distinction entre un meuble Louis XV et un meuble Louis XVI, des appellations de cours floues, comme « représentation graphique », qui peut à la fois désigner les cours de dessin de plans et les cours de création… Plus encore, les heures dédiées à la création en atelier ont été renommées « atelier de création », ce qui permet, si l’on veut, de les dédier au dessin… Au détriment donc, de l’excellence du métier.


Steven Leprizé fait partie de la vingtaine d’enseignants des métiers d’art mobilisés contre la réforme DNMADE. Accompagnés de leurs élèves, on les a vus manifester devant l’école Boulle, puis devant le Rectorat et devant l’Institut National des Métiers d’Art. Les organisateurs de la mobilisation ont également lancé un appel à dessins sur Instagram.

Si le mouvement est né des professeurs de l’École Boulle, les écoles Dupérré, Estiennes, l’ESAMA ainsi que de nombreuses écoles de province et certains lycées professionnels se sont rapidement ralliées au mouvement.

Ce contre quoi ils protestent, c’est l’absence de moyens donnés à la formation à des métiers dont on se vante pourtant à l’international et qu’on ne cesse de mettre en valeur lorsque l’on évoque notre patrimoine français. D’ailleurs, n’étaient-ce pas ces mêmes établissements qui avaient été mis à contribution pour réaliser la future table du Conseil des Ministres ? Emmanuel Macron n’avait-il pas fait de la revalorisation des formations de l’artisanat une promesse de campagne ?


Un autre enjeu dont me fait part Steven, c’est ce trouble entretenu dans la communication entre les métiers d’artisan et de designer. Si aujourd’hui on a beaucoup de designers, les réformes tendent à faire disparaître les métiers d’art. Pire, on associe l’un à l’autre au sein de diplômes qui finalement n’enseignent ni l’un, ni l’autre. Et ceux qui fabriquent sont rarement mis en lumière. À ce propos, si l’idée que vous vous faites de l’artisan est celle d’un être solitaire et bourru qui bricole toute la journée dans la poussière de son atelier, je vous invite à faire un tour sur l’Instagram d’Arca @arcaebenisterie : l’équipe est jeune et les projets aussi beaux qu’audacieux.


« On est dans une impasse, mais on garde espoir » conclut Steven. Et nous de-même : n’hésitez pas à relayer pour que l’information circule et pour que l’on préserve ces métiers qui font la richesse de notre patrimoine.

Vous pouvez signer la pétition pour préserver l'excellente des métiers d'art ici.