Le Kafka des Aphorismes de Zürau : la sentence pour résister aux maladies de l’existence.

« Kafkaïen », journalistes et éditorialistes semblent avoir élu leur nouveau mot fétiche en ces temps où le reconfinement nous condamne à errer entre nos murs et qu’Outre-atlantique, l’élection américaine prend des tournures kafkaesques … l’occasion est donc trop belle pour vous parler de cet auteur de langue allemande. Toutefois, c’est une autre facette de cet écrivain que j’ai décidé de vous partager.

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Moins connu que le Franz Kafka du Procès (1925) ou du Château (1926), il est un Kafka antérieur à ces deux grandes oeuvres bien connues. Peu après la rédaction de La métamorphose (1915), Kafka est affaibli et crache du sang. L’écrivain est diagnostiqué tuberculeux et cette maladie qui s’empare de ses poumons, s’empare aussi de son psychisme : obsessionnel, vivant dans la peur et montrant des signes d’une violente hypocondrie, il est contraint de partir à Zürau, dans la campagne de Bohême chez sa soeur, de septembre 1917 à avril 1918.

Mais ce séjour qui était une promesse de repos et d’apaisement se transforme en une véritable expérience, celle de la résistance au mal-être physique, mais aussi psychologique qui se cristallisera en un recueil, Les Aphorismes de Zürau.

Le choix de l’aphorisme n’est pas une coquetterie d’écrivain. Cette forme se caractérise par son caractère sentencieux, bref et condensé: il est donc autosuffisant et peut être considéré comme un bijoux de mots, une pierre précieuse que l’on peut lire sous plusieurs angles. Contrairement à la maxime qui, elle, met en scène un paradoxe, l’aphorisme, lui, privilégie une formulation mystérieuse qui n’a pas de visée morale, mais une interrogation qui amène à méditer, voire à rêver, à projeter sa pensée hors de soi.

Et c’est bien cette forme que choisit Kafka qui — osons le mot— est confiné et en proie à sa propre autonomie ; écrire un aphorisme c’est avant tout délaisser les circonstances de sa maladie et appréhender une temporalité où la pensée peut exister indépendamment du contexte :

« Dans ton combat entre toi et le monde, seconde le monde. »

Cet aphorisme 52 est sans doute le plus connu et le plus cité. La pensée se présente à nous dans ce qu’elle a de plus brut, comme un diamant. Et l’image est éloquente car ce cristal ne peut être usiné que par un autre diamant, étant extrêmement résistant : la pensée de l’aphorisme nécessite donc la pensée du lecteur qui sera la seule à savoir polir ce fragment. Lire et relire cet aphorisme nous amène alors à s’interroger sur ce verbe « seconder », signifie-t-il prendre soin ou favoriser ? Le monde seconde ? ou est-ce un impératif ? Je laisse ces questions à vos sens.

L’aphorisme chez Kafka revêt une forme de « zen », d’illumination intérieure où l’on se délivre des illusions. C’est ce qui confère à l’aphorisme sa vertu thérapeutique pour l’auteur qui devient conscient plus que jamais que son temps est compté, à cause de sa maladie, et que la mort n’est pas un horizon fictif et lointain. Il délaisse ses angoisses de malade au profit d’une considération éthique :

« Le Bien, en un certain sens, n’offre aucune consolation. » (aphorisme 30)
« Faire le négatif nous est imposé ; le positif nous a déjà été donné » (aphorisme 27)

Kafka n’entend pas, à mon sens, comme il a été dit, fonder une morale mais prendre les conceptions que nous avons de celle-ci pour les neutraliser, les faire devenir étrangères à soi afin que la pensée les réinvestisse au profit d’une méditation. Car il ne s’agit pas de réfléchir mais de méditer intensément. Cette méditation chez Kafka prend la forme d’un regard rétrospectif, comme s’il était déjà mort et que son esprit contemplait un monde qu’il a quitté ; je vous laisse en guise de conclusion avec ses mots :

« Mon rapport à l’écriture et mon rapport aux êtres humains ne peut être modifié, il est motivé par mon être profond, non par les circonstances. J’ai besoin pour mon écriture de l’isolement, non pas « comme un ermite », cela ne serait pas assez, mais comme un mort. Écrire est en ce sens un sommeil plus profond que la mort, et de même que l’on ne tirera pas un mort de sa tombe, de même on ne peut m’arracher de ma table de travail la nuit »

Méditez, quittez un peu le maussade du confinement !

Sources :

La dernière citation est extraite de ses lettres : Franz Kafka, Briefe 1913-1914, éd. H-G. Koch, Frankfurt am Main, Fischer, 1999, p. 221.

Les Aphorismes de Zürau, traduction de Fabien Rothey.