ICONIC GRANNIES

Dernière mise à jour : 25 nov. 2020


(c) Anne-Charlotte - Morceaux choisis de l'intérieur de ma grand-mère.


Le Covid aura au moins eu l’intérêt de mettre en lumière les non-sens de nos sociétés. Et parmi elle, l’isolement des personnes âgées, voire les mauvaises conditions de la fin de vie EPHAD. Il aura peut-être fallu une pandémie pour agir comme détonateur et nous rappeler à nos aînés, en tout cas pour ma part, rendre visite à ma grand-mère une fois déconfinés relevait de l’obsession un peu coupable ; je suis donc allée passer quelques jours chez elle, dans le petit appartement qu’elle occupe depuis que mon grand-père est décédé.


Boire des tasses de thé avec elle, choisir avec soin ce qu’on regardera le soir dans le programme télé pour finalement la voir piquer du nez devant Secret d’histoire mais nier quand je la réveille « non, non, j’étais juste dans mes pensées », savoir qu’elle me guette par la fenêtre lorsque je sors faire les courses me procure une tendresse infinie. Douceur du temps qui passe, concentré sur l’instant, lorsqu’à quatre-vingts ans passés la moindre action demande réflexion et investissement. C’est peut-être ça aussi, dont on détournait les yeux par gêne, cette nouvelle lenteur de l’existence et son lot de difficultés, quand chaque petit tracas du quotidien devient angoisse « qu’est-ce qu’il m’arrivera si… ? ».

Coquette, ma grand-mère s’inquiète de perdre ses cheveux qu’elle rassemble dans un élégant chignon. Elle écoute scrupuleusement les allocutions présidentielles, attendant avec impatience l’annonce de la réouverture de la bibliothèque municipale. Le masque, elle a du mal à le garder, ça l’embête, mais tous les soirs, elle ouvre les fenêtres pour « faire échapper le virus ».


Il y a des aspects doux amers à parler d’astrologie avec elle, lorsqu’elle me dit qu’elle lit les horoscopes de toute la famille mais pas le sien, car ils traitent le plus souvent du travail et de l’amour, et « quand on n’a plus ni travail, ni mari » …

Parfois aussi, elle se trompe de prénoms. Je deviens ma mère, mon frère c’est mon oncle, toutes les époques se mêlent, comme dans ses boîtes à photos où les clichés de sa première communion côtoient les photos imprimées de ses petits-enfants qu’elle reçoit à la nouvelle année. Et quand je la regarde manger des biscottes beurrées dont elle m’avoue souvent faire ses dîners, ses grands yeux bleus plongés dans sa tasse, on dirait une petite fille. Sophie Fontanel le disait dans une intervention à l’IFM : « le prochain gros dossier, c’est l’histoire de l’âge ». Moi, quand je vois ma grand-mère, j’ai envie de remettre en question notre conception linéaire du temps.

Son intérieur lui ressemble, elle s’y fond. Il y a ce concept japonais du wabi-sabi qui me vient en tête : la mélancolie provoquée par la patine que prennent les objets avec le temps. Le spleen, mais aussi le vertige, qui donne envie d’écoute Brel : « la pendule du salon, qui dit oui, qui dit non, qui dit je vous attends », et l’infinie douceur qui en émane.

D’ailleurs, je ne suis pas la seule je crois, à m’émouvoir et à avoir envie de la choyer, ma grand-mère.


Jean Imbert et son restaurant « Mamie », Jacquemus qui fait de sa grand-mère l’égérie de sa nouvelle collection, ou encore l’album Jeannine de Lomepal en hommage à la mère de sa mère... Au-delà d’un marketing de l’émotion, j’ai envie d’y lire un renouvellement de notre amour, une profession de foi.

Ne sont-elles pas nos nouvelles icônes ? Elles incarnent tendresse, transmission, nostalgie pour une époque fantasmée qu’on n’a pas connue. Plonger dans les vieilles photos, admirer un look, une allure, une coiffure. Le Canal Saint-Martin déconfiné avait des allures d’après-guerre, entre robes Rouje façon années 40 et byciclettes vintage. Paris déconfiné, c’était notre Libération à nous…