Du droit au rêve pour tous



Cher Victor K.,

J’ai lu avec intérêt votre lettre ouverte à Jacquemus dans Brain Magazine, suite à son dernier défilé, organisé dans le Vexin. Et si j’entends votre critique, j’ai eu envie de vous répondre.

Victor, vous écrivez : « Vos mini-sacs minimalistes sont le nouvel insigne d’une caste, la nouvelle distinction sociale, le petit objet de luxe qui définit à lui seul l'existence qu’implique le douloureux fait d’avoir des moyens. »

Eh bien, je ne suis pas d’accord. A mes yeux, le tour de force de Jacquemus, c’est moins d’avoir créé le Chiquito qu’un univers qui dépasse en tout point la simple pièce. Comme Instagram modifie notre regard sur les choses du quotidien, Jacquemus invente une manière de dénicher la beauté, qui est partout si on sait bien l’appréhender. Des codes de cagoles à la vaisselle de maison, ne pas se prendre au sérieux et célébrer le sexy, l’argot marseillais et le sensuel d’une maison au soleil. Un citron sous les talons, un champ de colza, un jeu d’ombres sur un mur, un mur pastel un peu décrépi… peu importe, avec un peu d’effort et un œil avisé, tout est Jacquemus. Glamouriser ce qui est déjà là, avec humour et légèreté, c’est l’idée que je me fais de la mode de demain : créer un état d’esprit signature, dans lequel chacun peut puiser inspiration et créer sa silhouette. La beauté de son dernier défilé, c’est aussi l’envie qu’il donne de courir chez Zara chercher des mini-robes noires et chez Monoprix des pantalons en lin couleur brique à porter avec des chemises nouées au-dessus du nombril et des créoles, pieds nus dans les blés, les hanches qui roulent et la tête haute.

Ce qui semble vous déranger, c’est ce défilé « L’Amour », organisé dans le Vexin, comme une appropriation parisienne d’un univers agricole, à mille lieux des problématiques de marketing et de tendance….

« Votre marque injurie les glaneurs et cultivateurs « simples » qu'elle utilise, comme une caution de normalité après avoir fait défiler à La Défense les sœurs Hadid, Laetitia Casta ou Doutzen Kroes noyées au milieu de modeux condescendants à l'ego entubé dans leur Chiquito ».


« Le rêve d’un lit dans les champs, c’est aussi une pique lancée à la France du péri-urbain ; c’est l’injure d’un luxe ignare du monde agricole qui amène ses acteurs dans des territoires dont il se contre-fiche ; c’est l’aveu d’un fossé entre plusieurs France. »

Alors non, je ne connais pas le ressenti des glaneurs et des cultivateurs qui vivent et travaillent dans les champs de Us, où a eu lieu le défilé, mais j’ose imaginer que certains se sont enthousiasmé de ce défilé, comme d’autres s’en sont royalement foutu. Je crois qu’il n’y a rien de plus ségrégatif que de brosser le tableau hâtif d’une horde de Parisiens venus piller, le temps d’un live Insta, le champ de blé d’agriculteurs, qui par un effet de miroir inversé, apparaissent comme des ploucs désillusionnés et misérables. Qui brosse alors le portrait de deux mondes antithétiques imperméables l’un à l’autre ? Un monde sans nuances est un monde fichu.

Alors, j’entends votre critique : effectivement, ce défilé ne règle en rien les problèmes liés à la PAC et à la mauvaise répartition des subventions de l’Union Européenne. Mais Jacquemus n’est pas député au Parlement Européen…

N’enlevons pas à la mode ce qu’elle est : une part de rêve et d’évasion, une sublimation du quotidien, ouverte à tous. Surtout aujourd’hui, conséquence réjouissante du sordide de ces derniers mois, ces défilés en live sont une fenêtre ouverte à tous sur la mode, il y a encore trop peu, élitiste et hors-sol. Je rêve d’un jour où les défilés seront comme des matchs de foot, diffusés dans des bars où l’on regardera des mannequins défiler en sirotant des demis. Les footeux auront l’Euro, nous aurons la Fashion Week. Après tout, on peut aimer se saper à moindre frais et regarder plus haut pour s’inspirer comme on peut faire des five le dimanche sans pour autant être qualifiés…

La mode est à ceux qui vivent dans le Val d’Oise comme à ceux qui vivent à Oberkampf. En tout cas c’est ce que j’ai envie de me dire lorsque je vois le show Jacquemus.

Que chacun se taille sa part de rêve.