Étudiants et expatriés étrangers en France : un quotidien de moins en moins « à la française ».


© Sophie Marceau dans L'Etudiante de Claude Pinoteau (1988)


Laurene, mexicaine de 22 ans, Camila, étudiante espagnole de 20 ans, Michaël, comédien de théâtre d’origine israélienne, ainsi qu’une famille américaine composée de D., V.* et leurs deux petits garçons ont accepté de me faire part de leurs ressentis, opinions, regrets et craintes lors de cette année 2020 mais aussi leurs espoirs pour 2021. Si j’ai eu envie de leur donner leur parole c’est parce qu’ils vivent une situation à laquelle j’ai été confrontée et qui m’a profondément marquée.


Le 7 mars 2020, à mon arrivée à Dublin pour un stage de quatre mois, j’ai retrouvé Anne, une amie française de mon frère avec qui j’avais échangé avant mon arrivée. Nous avons décidé dès le lendemain de faire plus ample connaissance au Pub Camden autour d’une pinte de Guinness. « De toutes façons, j’aurai quatre mois pour prendre le temps de tout visiter », je me souviens avoir pensé. Et pourtant. Une première semaine de stage, et la sentence tombe ; toute l’Irlande est confinée le 13 mars. Musées, pubs, parcs, rien n’y échappe. Je partais le 30 mai en ayant passé trois mois dans ma petite chambre. Encore maintenant, je trouve cela très frustrant de raconter que je suis allée à Dublin, sans avoir pu admirer la bibliothèque de Trinity College, en ayant bu qu’une seule pinte dans un pub (et même pas à Temple Bar !), ou sans avoir pu prendre le train jusqu’aux falaises de Howth. Je ne connais ni Dublin, ni la culture irlandaise. C’est pourtant en vivant la culture d’un pays qui nous est étranger que l’on peut gagner en maturité, en ouverture d’esprit, renforcer les contacts et les relations.


Il n’y a qu’en français qu’on parle de « rayonnement culturel » quand l’anglais ou l’espagnol se contentent de parler de « cultural influence » ou de « influencia cultural ». En effet, notre langue considère que la culture française n’influence pas seulement, mais qu’elle rayonne dans le monde entier. Sa capitale, ses musées, ses traditions : un ensemble qui forge un modèle culturel singulier et attrayant.


Pourtant depuis octobre 2020, une zone d’ombre et de silence vient occulter ce rayonnement, réduisant culture et tout art qui lui est lié à quelque chose de « non-essentiel ». Encore une fois, aucun autre pays, aucune autre langue n’ose utiliser cette fâcheuse tournure. Ce jugement, considéré comme infondé par les français, ne laisse pas non plus les étrangers indifférents.

Camila est arrivée en France en 2018, en tant qu’étudiante. Pendant le premier confinement, comme tout le monde, elle a accepté, patienté et espéré un retour rapide à la vie normale. Après un été dans son pays, Camila a fait sa rentrée à Paris en octobre 2020 dans les locaux d’Assas, pensant profiter des lieux culturels parisiens le week-end. Mais elle a été prise de court : la culture est déclarée comme non-essentielle quelques temps après. « J’ai pleuré pendant les annonces du deuxième confinement. J’ai pleuré pour tous les habitants de France, pour leur santé mentale, pour l’économie de ces secteurs culturels… C’était des moments très tristes pour moi. Je considère que, dans un musée par exemple, les mesures de distanciation sociale auraient parfaitement pu être respectées». Ne perdant pas espoir, Camila continue d’entretenir un maximum les contacts et les relations qu’elle a avec les étudiants de sa promo, notamment grâce aux réseaux sociaux.


Personne n’ échappe à cette privation de loisirs culturels, c’est « Zoom-repas-dodo » pour tout le monde. Laurene, quant à elle, regrette énormément de ne pas connaître son campus c’universitaire et les étudiants de sa promotion. Ses cours ont commencé en novembre, après les annonces officielles du gouvernement concernant la fermeture définitive des universités. Elle ne connait ses camarades que par Zoom, « et peu ont un minimum cette volonté de faire connaissance, même derrière les écrans ».


Pourtant, face à des étudiants déroutés, Michaël est d’un optimisme sans faille. Cet israélien, arrivé en France depuis quelques années déjà, se retrouve en première ligne de cette crise culturelle. En effet, Michaël est membre d’une troupe de théâtre et professeur d’hébreu à Troyes. En plus des cours de langue à organiser en visio, il faut aussi gérer les changements de programme : un festival annulé, des dates de représentation supprimées ou reportées dans le meilleur des cas. Mais Michael ne s’inquiète pas, et se considère chanceux face à ses confrères israéliens : « Le gouvernement a fait une année blanche pour les intermittents du spectacle, ce qui fait qu’ils gardent leur statut jusqu’au mois d’août 2021 même si leur date d’anniversaire de l’intermittence arrive plus tôt. Comme ça il bénéficient de l’aide pour une période plus longue et ont plus de temps pour cumuler les heures pour pouvoir renouveler leur statut. J’espère d’ailleurs qu’ils vont le prolonger encore… La situation en Israël pour les artistes est plus compliquée comme l’intermittence n’existe pas. »

Toujours positif, il pense que cela peut être un défi à relever d’être chez soi en tant qu’artiste : « Ça permet d’élargir la création, de tester d’autres genres d’art, d’écrire, d’en profiter pour explorer d’autre choses, artistiques ou pas ». Avoir la possibilité de profiter de la culture chez soi, ou autrement, est une alternative prometteuse pour la période post-Covid. Michael en est persuadé et « cela va même renforcer l’essence même du théâtre, comme art collectif et vivant ».


Cette distanciation sociale au quotidien affecte énormément leurs relations, mais aussi leur français. Camila sent bien que son niveau régresse. Elle, comme Laurene, rencontrent moins de monde et les occasions de parler français au quotidien sont rares, voire inexistantes. « Je constate que je parle moins français et j’ai peur que cela m’affecte à long terme, pour les entretiens des Masters par exemple » s’inquiète Camila. D., V. et leurs garçons en souffrent aussi. V. remarque que ses capacités de compréhension et de conversation pâtissent de cet isolement. « C’est encore plus difficile de parler aux autres – d’abord parce que cela m’est compliqué de les comprendre avec un masque, mais aussi parce que je me sens « rouillée » ».

© Doitinparis.com, culturez-vous.com


La culture française, c’est aussi sa gastronomie, ses restaurants. Entre midi et deux, les étudiants avaient l’habitude de sortir du campus et de profiter des terrasses. Un véritable quotidien français rythmait les journées de Laurene, et ce sont désormais ses origines mexicaines qui reprennent le dessus. « Il m’arrive de cuisiner des recettes mexicaines afin de me réconforter de ma solitude (et de les partager avec ma famille maternelle)» me confie Laurene. Même situation chez D. et V., dont les origines américaines refont largement surface dans leur quotidien. V essaye de profiter et apprendre un maximum des secrets de la gastronomie française : « J’essaye au mieux de cuisiner et d’acheter des livres de recettes françaises, cela nous aide à rester en phase avec la France où nous vivons alors que beaucoup de choses sont fermées. Nous n’avons pas oublié de tirer les Rois lors de l’Epiphanie, nous mangeons des Mont d’Or, ou bien nous ramassons des mirabelles pour faire des flognardes, et c’est réconfortant. Mais cela n’a rien à voir avec un diner dans un bon restaurant entourés de français. » Ses deux petits garçons n’y sont pas non plus indifférents et elle remarque que les restaurants étaient aussi une opportunité originale de s’imprégner du savoir-vivre à la française. « Nous avions l’habitude d’aller déjeuner dans un très bon restaurant, les garçons se sentaient grands et fiers. Ils tenaient à montrer qu’ils avaient une conduite remarquable en public, et voulaient goûter de nouvelles choses. ». Toute la famille regrette l’ambiance parisienne des restaurants, (dans lesquels les clichés parisiens atteignent leur paroxysme selon V. !).


Laurene et Camila, nos étudiantes, se consolent donc avec des séries Netflix ou des livres en complément des cours sur Zoom. Mais rien de plus. Les nouvelles initiatives numériques et digitales des musées et autres institutions culturelles n’ont pas réussi à capter leur attention et leur curiosité, parfois par méconnaissance de ces alternatives. Souvent aussi car l’expérience virtuelle d’une exposition n’est pas comparable au véritable plaisir que procure l’entrée dans un musée. D., V. et leurs enfants regrettent de ne plus pouvoir aller visiter des musées, ne serait-ce que pour leur curiosité. « Je suis persuadée que l'art procure une catharsis. J’ai pu admirer Les Nymphéas de Monet à l'Orangerie, ou une sculpture de Louise Bourgeois, ou les costumes sonores de Nick Cave, et l'expérience d'être avec ces œuvres, en personne, et de les comprendre est une façon de prendre conscience ma propre humanité » me confie V.

© Nymphéas de Monet, source timeout.fr / Costumes sonores de Nick Cave, studinano.com


Pour tous, la culture française exprime et fait ressentir ce besoin d’art. Tous pensent qu’en effet, pouvoir admirer un tableau n’est pas plus important que sauver des vies. Mais V. se pose la question de savoir si acheter une paire de chaussures est plus essentiel. « Je crois que l'art est une chose qui nous aidera à nous remettre des blessures que cette année nous a infligées » confesse-t-elle.


Flavie de La Ruelle.


*D. et V. ont tenu à rester anonymes.



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